36 iL'Unebévue N°36 : Maintenir la vision

ISBN : 978-2-914596-57-2, ISSN : 1168-148X , 256 pages, 22€.

Comité nomade : Anne-Marie Vanhove, Xavier Leconte, Marie Jardin.

 



Sommaire

Agir commun et subjectivation collective. Inventer de nouvelles formes de vie. Anne-Marie Vanhove

En 2014, Pierre Dardot et Christian Laval publient un livre : Commun, essai sur la révolution au XXIe siècle. La découverte du livre de Foucault, Naissance de la biopolitique fut pour eux un déclencheur pour redéfinir complètement le concept de néolibéralisme. Le commun est avant tout une affaire de droit, donc de détermination de ce qui doit être : ou bien le droit de propriété est fondé comme un droit exclusif et absolu, et le commun n’a alors de place que résiduelle, dans les interstices ou les marges que la propriété laisse non occupées, ou bien le commun constitue le principe d’un nouveau droit destiné à refonder l’organisation de la société et c’est alors le droit de propriété qui doit être radicalement remis en cause. Comment retrouver la possibilité, pour les individus, de s’inscrire dans un processus d’individuation, de retrouver du disparate, de l’hétérogène, une multiplicité de régimes d’existence que la gouvernementalité actuelle nous refuse ? C’est la possibilité de maintenir la vision de « nos futurs ». S’occuper de soi n’est donc pas une simple préparation momentanée à la vie, c’est une forme de vie, écrit Foucault. Une forme de vie ne se réalise que collectivement et cette communauté des formes de vie tient sur des singularités. La forme de vie permet une singularité dont l’usage ne peut être vu par l’État parce qu’il ne peut pas le représenter. Il s’agit d’une singularité quelconque, pré-individuelle, impersonnelle et pourtant la plus intime. Une forme de vie n’est pensable que comme émancipation et élimination de toute forme de souveraineté.

...11 

Il boom, une archive mineure.  Marie Jardin

Il boom. Ce film de Vittorio De Sica avec Alberto Sordi en vedette est sorti en 1963 en Italie, en 2016 en France! 53 ans après ! Archive mineure, de celles qui n’empilent ni ne fixent le passé dans une histoire normée, de celles qu’on produit au fil d’un trouble et d’un questionnement. Giovanni suit le train de vie, au moment du boom italien des années soixante, d’une petite bande d’entrepreneurs enrichis par la spéculation immobilière. Pris à la gorge par ses crédits, il doit trouver de l’argent à n’importe quel prix. Il tombe dans un marché exorbitant. L’épouse du commendatore Baussetti, magnat de la construction et des institutions qui vont avec, (dont la fortune remonte à la colonisation de L’Éthiopie, et qui vient de devenir borgne accidentellement) propose de lui acheter un œil pour son mari. Cette comédie est celle d’un biopouvoir multiface, une fabulation de « la mutation anthropologique », nommée ainsi par Pasolini quelques dix après. Les Baussetti sont des précurseurs résolument modernes, pas seulement dans la gamme des matériaux pas chers, repeints, et des bidets haut de gamme. Une nouvelle matière première corporelle a un devenir rentable sur le marché, corps jetables et corps rentables nouvelle formule. De Sica-Zavattini sont des précurseurs en montrant une façon de faire science au service d’un développement et d’une propension à en faire un régime de véridiction majoritaire, scientiste, qui exige la confiance aveugle. Dans Testo Junkie, Preciado nomme cette biotechnologie et ses emplois : « pharmacopornographie ».

...9

Des vagabondes à la Jeune-Fille. Mayette Viltard

La famille est l’échangeur de la sexualité et de l’alliance, dit Foucault. La Jeune-Fille, qui n’est plus exactement dans l’axe parents-enfants, mais qui n’est pas encore dans l’axe mari-femme se trouve au carrefour de la possibilité de naissance des figures mixtes de l’alliance dévoyée et de la sexualité anormale. La vagabonde d’avant-guerre, pupille de l’État, était une jeune fille à relever et préserver pour devenir une épouse, mère, et travailleuse libérée. Aujourd’hui, sa préservation a pris des voies nouvelles. La Jeune-Fille, personnage conceptuel de notre modernité, est le bio-pouvoir au sens où elle est toute entière bio. Il faut pouvoir, en tant que valeur, rester en circulation. Elle est devenue « un capital humain ». Elle doit toujours être préservée, mais la médecine a remplacé le clergé, la préservation est devenue la conservation de la denrée périssable qu’est le corps. Un JeuneFillisme généralisé est désormais exigé de tous, pour pouvoir rester « sur le marché ». « La Jeune-Fille » est devenue un redoutable dispositif biopolitique sécuritaire, un puissant agent de contrôle des comportements et de la massification des populations.

...45 

Les faiseuses d'histoires. Anne Marie Ringenbach

Apprendre à se laisser affecter par l’enchevêtrement dense de malaise et d’hésitations que nous imposent les situations terrestres (wordly) sans demander à une théorie ou à un principe de définir une position « innocente » n’ayant pas à « répondre » pour ses conséquences. C’est le terme re-susciter qui vient. Re-susciter, reprendre une histoire sur un mode différent, faire une nouvelle version, insiste sur la dimension créatrice d’un problème, qui le modifie en assurant le relais et d’autre part sur le fait que cette création n’est pas dissociable de la question que pose sa reprise.
Cette distinction, entre ressusciter (de résurrection) et re-susciter, vient de Maria Puig qui fait là un métaplasme, figure de métaphore qu’utilise beaucoup Donna Haraway pour affiner son écriture très « technique ». Isabelle Stengers rapporte à ce propos que c’est grâce à Maria Puig qu’elle a perçu que l’écriture de Haraway n’était pas de la sophistication mais un travail au corps à corps avec ce qui avait fait désespérer Viginia Woolf.

...75

Supprimer l’agonie. Marie Magdeleine Lessana

Ne te sépare pas de ton geste, c’est résister en créant, en réinventant les sols de tes activités, permaculture, toile, page, films, séances d’analyse, textes, noms, musique… dans un commencement toujours commençant. Les sols seront produits par ton geste, instaurés par tes activités, et non l’inverse. Les cinéastes Kaurismaki, Garrel, et bien d’autres, disent à propos de la Zad de NDDL en cours de destruction et d’expropriation par l’État : « C’est un lieu réel qui lutte pour construire des imaginaires ».

...125

Corzéâme. Hans Prinzhorn et le processus de mise en forme, la Gestaltung. Anne-Marie Vindras

En 1921, – il y a presque un siècle – à Heidelberg en Allemagne, Hans Prinzhorn écrivait Die Bildnerei der Geisteskranken. Ce livre a été traduit en français en 1984 sous le titre Expressions de la folie, et publié chez Gallimard dans la collection « Connaissance de l'inconscient ». C’est le résultat de l’étude que Prinzhorn vient de mener à partir de 5000 œuvres, dessins, tableaux, gravures, sculptures, livres, cahiers, collages, broderies, qu’il a réussi à rassembler en allant dans une trentaine d’asiles, tirées de 450 cas de malades. Il cherche à cerner le « processus de mise en forme », la Gestaltung, qui se concrétise dans une œuvre d'art et qui s'alimente à des régions psychologiques très diverses. « De même que les eaux d'infiltration affleurent et ruissellent en de nombreux cours jusqu'à la rivière, de même des impulsions expressives affleurent et ruissellent par de nombreuses voies de Gestaltung jusqu'au fleuve de l'art. Pour l'histoire aussi bien que pour la théorie psychologique il n'existe pas de point précis où commencerait l'art, mais de vastes aires d'origine qui en fin de compte pénètrent toute vie ».

...137

Éclats coupants. Étienne Souriau aujourd’hui. David Lapoujade

À l’occasion de la parution, en 2017, de son livre Les existences moindres, David Lapoujade a été invité par Xavier Leconte, Michèle Duffau, et Julio Barrera-Oro à une conférence-débat à Paris à L’entrepôt, le 17 mars 2018. Ce livre est une étude consacrée à la philosophie d’Étienne Souriau et amplifie l’article que David Lapoujade avait publié en 2011, « Étienne Souriau : une philosophie des existences moindres », dans le livre collectif de Didier Debaise, Philosophie des possessions.

...165

Les modalités deleuziennes. Jean-Claude Dumoncel

Les modalités deleuziennes, telles que nous les comprenons, se qualifient comme une des extensions conservatives des modalités réunies dans la logique modale mathématique.
La mathématisation des modalités consiste dans les extensions progressives de ce qui se produit sur la passerelle où les modalités entrent à gauche pour faire face aux extensions conservatives portant sur le concept de modalité en lui-même.
Dans ce processus, nous sommes ainsi amenés à distinguer trois phases.
Dans la phase leibnizienne, la passerelle va des modalités aux quantifications
Dans la phase de Prior-Kripke-Hintikka, la quantification est conditionnée par une relation de paramétrisation.
Deleuze définit une troisième procédure où, du côté droit de l’équivalence, le rôle analytique est donné, plutôt qu’à une quantification, à la relation de paramétrisation.

...209