32iL'Unebévue N°32 : Inéchangeable et chaosmose II

Désarticuler le discours succube du signifiant

 L'Unebévue novembre 2014, ISBN : 978-2-914596-48-0, ISSN : 1168-148X, 187 pages, 22€.

Comité nomade : Françoise Jandrot, Anne Marie Ringenbach, Colette Piquet.

unebweb 31&32

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Une perruque & un stylo. Légender Dustan. Ouvrage Collectif

 


Sommaire

- Adversus marionem. Oriane d'ontalgie. p. 11

Pour trouver ce qui est authentiquement de Jean-Luc Marion dans Le Phénomène érotique, il faut remonter à son problème : « Que se passerait-il si un adonné se trouvait mis en cause non par un donné simple, mais par un phénomène se donnantet se manifestant qui soit lui-même un autre adonné ? ». Ce qui, dans l’érotisme, se donne, selon Marion, c’est donc, encore et toujours, un phénomène. De sorte que si nous voulons trouver, nous, non des phénomènes de partenaires, mais des partenaires, nous devons (laissant à leur inventeur les « adonnés » de Marion dans son théâtre d’ectoplasmes) réintroduire ici ces êtres qui, dans la description du don, se sont, grâce à Klossowski, révélés inéchangeables. Simplement nous les voyons réapparaître ici avec leurs attributs érotiques : Vittorio avec son sed contra, Roberte avec son vacuum, son utrumsit et son quidest. La théorie de l’érotisme, après la performance de Marion, a besoin d’une bonne cure de Klossowski.

- Natascha Kampusch : je ne vois pas les choses de cette façon. Anne Marie Ringenbach. p. 39

Natascha Kampusch, une victime évidente qui refuse de se proclamer telle. Branlebas de combat chez les paparazzi, réserve offusquée ou pincée des experts. Chaque fois qu’on veut lui imposer cet habit de monstre contemporain, l’être-victime, et tout l’attirail qui va avec, l’inflation victimaire dont on se délecte à souhait, syndrome de Stockholm, jouissance de la soumission, etc., Natascha Kampusch répond : « Je ne vois pas les choses de cette façon ».

- Carmelo Bene... Poète histrion-cabotin. lauzerouaud. p. 59

Dans sa vie Shakespeare lui-même a été un spectacle ; il faudrait être un beau salaud pour lui refuser l'infidélité qui lui est due. Contre le devoir de fidélité conjugale au texte, Carmelo Bene mêle les textes, les auteurs, les langues, épuise et découd les phrases, déchire les mots, désarticule le discours succube du signifiant, pour ne jamais être à la merci du simple signifié... Il cite souvent une phrase d'Oscar Wilde : l'imagination imite, l'esprit critique crée. On imagine avec ce que l'on sait, ce que l'on connaît, ce que l'on a. Critique, on désenchaîne les atomes emprisonnés par/dans une forme stabilisée et homogène. Mais la soustraction critique reste morte si elle n'est faite que sur le texte écrit, sur l'écrit de l'oral-mort. Elle doit être réinventée dans l'instant de l'acte sur scène, dans l'acte d'ôter de scène. Le geste d'amputation fait sur le texte pour soustraire la domination de la langue sur la parole ne suffit pas, il faut l'infliger à la parole même : l'ennemie, c'est la parole jamais décantée, jamais chantée, jamais niée, jamais persécutée, et jamais assez persécutée. On a nié le chant.

- Texte couteau. Colette Piquet. p. 83

L'enfance et l'écriture usent d'un imaginaire identique : elles créent inconsidérément le réel, elles le mettent en pièces, le reforment, s'y adonnent dans cette illusion et ce dédoublement propre au jeu, où l'on fait semblant pour de bon, écrit Tony Duvert. La petite fille de Portrait d'homme couteau a-t-elle fait l'objet d'une création inconsidérée de réel, de sa mise en pièces, de sa re-création, de ce qu'Henri Michaux nommerait un exorcisme par ruse ? Le deuxième Portrait d'homme couteau a conservé des traces insolites du passage de la petite fille disparue. Les rubans bleu et or, les mèches de cheveux soyeux. Et aussi des images fugitives, des restes de maisons, d'espaces, de pluie, des sensations. Et puis les fleurs, toujours ces fleurs laides, niaises, abhorrées. Obsédantes.

- Quand toute signification cède. Rosine Liénard. p. 115

Tony Duvert dit comme en un poème la ville, les murs, la route, la nature. Nous suivons l’errance des personnages, en fugue de la famille, de l’ordre social, en fugue musicale, chaque élément, nature, personnage, événement, devenant l’objet de reprises, de devenirs. Essayant de suivre un récit, nous sommes mis sous tension : qui parle, qui guette, qui chasse, qui manipule et se joue de l’autre, on perd le fil. Subversion de notre lecture, de notre regard, identités défaites. Lecteurs, nous voici désorientés, inquiétés, parfois même foudroyés, mis au coeur du projet d’une écriture qui « attaque » le lecteur. Ce projet, Duvert le poursuivra jusqu’à son dernier livre, il n’en démordra jamais.

- La grève des écoliers en Angleterre en 1911 : un chaos créateur jubilatoire. Anne-Marie Vanhove. p. 123

Dans ce moment particulier de 1911, quelque chose de paradoxal s’est produit qu’il faut souligner : une identification des enfants au monde adulte : ce mouvement de masse des enfants prend sans doute racine dans le mouvement de masse des ouvriers en grève au début de l’année 1911; et simultanément une désidentification, conséquence d’un processus de subjectivation des enfants qui se sont arrachés de la place qui leur était assignée, celle de n’être que future chair à canon, futur ouvrier, futur reproducteur..

- Notre société capitaliste sadienne. Anne Marie Ringenbach. p. 137

Tony Duvert analyse le sadisme comme la démence de l'État sadien – le capitalisme, sa dépense effrénée. Il ne se rencontre pas que dans la guerre, la violence, le camp de concentration, la torture, Duvert n'y reconnaît là que les crises de cette structure sadienne permanente de notre société, et il démonte l'équilibre, l'harmonie, la paix et la prospérité de chaque groupe que domine et gère un État comme étant foncièrement organisé selon le schéma sadien de détournement de désir : dans cette société capitaliste sadienne, nous subissons toujours cet ordre social dont le désir est détourné, capitalisé, redistribué et en cela en constitue les assises et sa force. Le sadisme n'est donc pas à rechercher au sein des monstres que nous désigne la psychopathologie, découpeurs d'enfants ou étrangleurs de putains car le désir sadique « est surenchère, voire simple redite, du désir qui est passé avant lui et qui a construit l'ordre sur lequel il s'appuiera lui-même ». Notre libido est ce déchet ou ce dividende de désir que le système nous donne en gestion mais avec un mode d'emploi impératif : aimer, épouser, familialiser, acheter, enclore.

- Hors [syn]thèse, ou l'enfance queer. Marie Jardin. p. 157

Alors, je vous le demande, y a-t-il quelqu'un, dans les universités françaises, qui ait fait passer un diplôme de maîtrise en lettres sur Tony Duvert dans les années 1990 ? En Italie, oui ! Tony Duvert : Journal d'un innocent (Quand la pédophilie entre en littérature), Pasqualina Cirillo, Thèse de maîtrise (laurea) en langue et littérature française. Année 1994-95, Institut universitaire oriental, Naples, Faculté de lettres et Philosophie. Duvert avait la préoccupation qu'écrivant des choses qui
par elles-mêmes sont tout à fait marginalisées, qu'au moins leur mode d'expression soit tel que ça circule. Pasqualina Cirillo leur a donné, à sa façon, un mode de circulation.

 

 

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