26iL'Unebévue N°26 : Rhizome, carte, noeud bo

ISBN : 2-914596-24-3, EAN : 9782914596244, 240p, 22€, 2009

Conseil nomade : José Attal, Xavier Leconte, Anne Marie Ringenbach, Ninette Succab

unebeweb 26 : des textes, des documents, des vidéos...

Cahiers de l'unebévue en suppléments gratuits pour les abonnés :

La table des ressorts de l'action. J.Bentham

Le cas du psychanalyste, Lacan, Celan, Bachmann. I. Mangou


 Sommaire

11 - Rhizome et créolisation, une poétique. Rencontre avec Edouard Glissant

Il y a eu un petit livre, Rhizome, qui a précédé Mille Plateaux, et qui ensuite s’est intégré dans Mille Plateaux. Cette notion de rhizome avait eu une particularité, une singularité à l’intérieur même du développement et des errances de Guattari. Pour moi c’était une notion, ou une image, ou… une machine, qui illustrait bien les drames et les ouvertures des identités. J’ai été tout de suite sensible à la notion que l’identité-racine-unique est une identité qui tue autour d’elle. Bon, c’était la carotte de ma pensée sur ce plan… et que le rhizome, au contraire, était fait de racines qui s’entre-aidaient et qui se relayaient. Il y avait aussi le cas des épiphytes qui me concernait beaucoup parce que tous les arbres et toutes les forêts de la Caraïbe sont recouverts de ces épiphytes. Nous appelons ça des lianes, et qui ne tuent pas l’arbre mais qui le renforcent. Par conséquent, cette notion de rhizome, du point de vue identitaire, était précieuse, d’autant plus que, quand on disait l’errance de l’identité, les gens pensaient l’absence de l’identité. Il était important de faire savoir que l’errance de l’identité n’est pas une absence de l’identité. Le rhizome n’est pas une absence des racines, c’est une racine d’un genre particulier. Une racine entre-aidante.

17 - Freud année zéro. Mayette Viltard

Qu’est-ce qui fait obstacle, aujourd’hui, à la lecture du débat qui est venu contester la psychanalyse, en particulier lacanienne, à partir des années soixante-dix ? Depuis quelques temps, les psychanalystes ont ouvert le dossier Foucault, mais l’ouverture du dossier Deleuze&Guattari tarde un peu bien que leur axe de préoccupation pendant plus de vingt années ait été de questionner ce qui fait que ni la psychanalyse, ni le siècle, n’entendent le schizo. Il ne s’agit pas de faire du D&G-lacanisme, mais d’établir comment, à partir de certains points communs, comme les textes de Freud, la logique stoïcienne, un certain rapport au structuralisme linguistique, à la logique de Peirce, il y a eu, entre les élaborations de D&G et celles de Lacan, des appuis et des rejets, et un traitement de plus en plus différent de la pragmatique des corps, Lacan, à partir du nœud bo et de ses cordes (corps-de) a utilisé un discours de plus en plus exsangue, et D&G une écriture de plus en plus proliférante et rhizomatique de montages de séquences de cas, propositions et théorèmes.

53 - Les bijoux de famille. Catherine Lord

Traduction Denis Petit

Papa avait le sous-sol, Maman avait la cuisine, Grand-mère avait la plus belle chambre, mon petit frère avait le grenier, ma sœur avait les chambres des domestiques abandonnées, et moi, enfant des tropiques enclavée au milieu d’un grand continent, je prenais la salle de bain du fond, celle avec le tub. Je noyais autant que je pouvais mon adolescence dans ce tub, lisant et fumant les Kent piquées dans l’armoire de ma grand-mère. Pendant des années, ce tub fut ce que je pus trouver de plus proche de la mer si bleue des îles que j’avais laissées derrière moi.

61 - Anguilles freudiennes. Savourer la vérité électriquement visqueuse de l’Être. Xavier Leconte

Conversation entre Guillaume Dustan et Beatriz Preciado : ils discutent de Règles pour le parc humain de Sloterdijk. Si l’explosion des deux premières bombes atomiques à Hiroshima et à Nagasaki, en 1945, marque le début d’une Apocalypse géopolitique, l’apparition de Dolly, la première brebis clonée, marque le début d’une Apocalypse biologique. Contrairement à Heidegger, Sloterdijk propose de s’interroger sur la « capacité humaine d’apocalypse ». Mais saurons-nous maintenant « savourer la vérité électriquement visqueuse de l’être, par petits coups de langue » ? C’est le jeune Freud lui-même, étudiant en zoologie, « les mains tachées du sang blanc et rouge des animaux marins », entendons du sang des anguilles qu’il passe des journées entières à disséquer, c’est ce jeune homme en pleine floraison gonadique qui va nous conduire.

101 - Météorologie de l’intérieur d’un anti-Robbe-Grillet. José Attal

Comment est né le dernier livre dont Robbe-Grillet dit que c’est un « anti Robbe-Grillet », sortes de récits masturbatoires accumulés depuis les années quarante en parallèle à son œuvre ?

Il avait renoncé à les publier, mais voilà qu’il reçoit la visite d’un jeune architecte, Philippe Rahm, qui lui soumet le projet de la construction d’une maison virtuelle. L’idée était de partir d’une pièce nue avec des capteurs qui enregistrent les variations d’humidité, d’éclairage et de température. Sur ce principe, Robbe-Grillet entreprend l’écriture d’un texte évolutif qui commence par le Rien, puis les modifications de températures produisent des effets d’images. C’est ce texte qui est le début du livre. « Il y a au départ un simple espace, vide, où un type immobile sur un lit, peut-être paralysé, imagine une maison avec des personnages, des passions… ».

Un roman sentimental subvertit les idées actuelles sur la politique, la mondialisation, les lois du marché, la pédagogie, la psychanalyse, et fait émerger une sorte d’impensé, l’inceste père/fille en position de paradigme de l’éducation, telle une initiation fondatrice pour une enfant définitivement non dupe et radicalement avertie.

112 - Sex in motel rooms Du sexe dans des chambres d’hôtel. Sherman Alexie

 Traduction Nicolas Plachinski

Parce que j'ai besoin de musique/Je colle mon oreille contre le mur et j'écoute les amants/dans la chambre d'à côté.

121 - Le body art ou l’érotisation d’une nouvelle scène pour l’art. Anne-Marie Ringenbach

Il s’est produit un déplacement graduel mais cependant spectaculaire lors de cette deuxième moitié du siècle dernier en ce qui concerne l’articulation propre du sujet dans le domaine social. Pour Amelia Jones, qui prend acte de ce déplacement dans la conception et l’expérience de la subjectivité, les pratiques de body art exemplifient, entre autres, ce profond déplacement. Dans son livre Body art, performer le sujet elle se situe « dans » le terrain théorique du postmodernisme pour tracer non pas une histoire du body art mais pour s’engager, de façon encorporée, dans l’étude des pratiques particulières qui ont radicalement re-négocié les structures d’interprétation qui informent notre compréhension de la culture visuelle. Elle soutient que la performativité mise en jeu dans le body art n’a pas été simplement adoptée dans les années soixante par une génération de jeunes artistes, mais qu’elle était déjà une part du modernisme. Elle prend le fil du « performatif paradoxal » que l’historien Thierry de Duve a distingué comme constitutif du postmodernisme pour proposer des interprétations se donnant elles-mêmes comme performances, comme engagements, sur ce que le body art signifie dans la culture contemporaine. Pour ce faire, elle affiche sa position stratégique, tournée vers le body art et un postmodernisme phénoménologiquement infléchi féministe. Chacun de ces termes est rigoureusement posé.

145 - Anafranyl Story. Anna Cosme

Avec l’arme qu’est l’Anafranyl, n’importe quel vétérinaire du cerveau achèverait un éléphant. Par comparaison avec une telle bête, mes chances de survie étaient bien minces…

149 - L’instant donné . Marie-Magdeleine Lessana

Ceux qui prétendent se reconnaître dans les livres, les films, les expos, ceux qui les reçoivent comme d’horribles albums de famille, ils n’ont rien compris, parce que l’événement arrive dans le livre et celui de la réalité n’existe plus, il est détruit, c’est ça le miracle de l’art. Réflexe autobiographique peut-être mais pas autobiographie, certainement pas. L’art, même contemporain, n’est pas document. Le document est autre chose. L’événement de la vie a été détruit, remplacé par celui du livre ou de l’œuvre, il est vécu dans l’œuvre.

Pour illustrer cette subtilité difficile à cerner, impossible à définir, qui consiste à dire que la parole poétique n’est pas neutre sexuellement, que l’espace littéraire est habité érotiquement, qu’il y a du « il » et du « elle » dans cette habitation, un « il » un « elle » d’un autre ordre que la règle de grammaire, je vais parler de la dernière œuvre de Sophie Calle, très contestée par certains.

157 - Pub-licité . Annick Archer

 La FIPA, (Femme Idéale Prototype Archétypique), aime, par ex. le "bon" parfum (celui qui nous évite de sentir mauvais), les beaux bijoux (et non les poux et les cailloux) …, les robes de mariage… ensuite les layettes, ainsi que toutes les marques de lait, de yaourt, de compote, de jus de fruits, sans oublier le fromage blanc (qui donne, aux femmes-casseroles (FIPA), tout comme aux déesses (en ID - DS FIPA) "cette chair si onctueuse" et ce velouté "de peau comme du satin"…

161 - La volonté de savoir. Léo Bersani

Traduction Marouby

Dans le narcissisme généreux de l’échange entre les amants socratiques, chacun des partenaires demande à l’autre de refléter le type d’être de l’amant, sa singularité universelle, en reconnaissant et en cultivant cette singularité en lui-même, comme ce qu’il y a de plus présent et de plus pressant dans son propre potentiel. Si nous étions capables d’entrer en relation avec autrui suivant ce modèle de narcissisme impersonnel, ce qu’il y a de différent chez l’autre (son individualité psychologique) pourrait se révéler n’être que l’enveloppe de la partie plus profonde en lui (même si elle demeure moins pleinement réalisée, ou incomplète) qui n’est autre que notre similitude. Naturellement, le type d’être de chaque sujet n’est pas reflété dans tous les autres. Mais l’expérience d’appartenir à une famille de singularité sans frontières nationales, ethniques, raciales, ou sexuelles pourrait nous rendre conscients de ce que la différence en soi, sur un plan ontologique, n’est rien de plus que ce que j’ai décrit dans Homos comme un supplément inoffensif au même.

La relationnalité que je viens d’évoquer pourrait représenter un renversement révolutionnaire du mode relationnel dominant dans notre culture, mode qui nourrit ce qu’il faut bien appeler les forces du mal qui nous gouvernent, et dont nous sommes tous, tant que nous resterons dans ce champ relationnel, les complices consentants.

L’éthique ascétique qui attirait Foucault dans l’Antiquité avait peut-être trouvé son meilleur adepte en Socrate pour qui, à la plus grande frustration d’Alcibiade et de ses tentatives de séduction, une vie vouée à l’amour était toute entière consacrée à la discussion philosophique – ou, pour ne pas terminer sur un ton aussi sobre, à un discours spirituellement liquéfiant.

175 - Manières de disparaître chez Mallarmé et chez Lacan. Propos sur La mort parfaite de Stéphane Mallarmé de Leo Bersani. Jean Allouch

Il y a un disparaître chez quelqu’un dont la figure n’était pourtant rien de moins qu’ostensiblement publique, j’ai nommé Jacques Marie Lacan (Marie compte). L’indiquer, sinon le dire, tel sera ici un premier pas. Le second consistera en une lecture du disparaître chez Stéphane Mallarmé tel que nous l’offre aujourd’hui Leo Bersani. J’accueillerai La mort parfaite de Stéphane Mallarmé comme un dire de passeur, m’interdisant d’aller me rendre de l’autre côté de la rive, admettant a priori, pure contrainte du dispositif de passe, que ce que subsume le nom de Mallarmé c’est bien cela même que Bersani présente.

191 - Autour de la mort de Dieu. La doctrine cachée du Zarathoustra de Nietzsche. Jean-Claude Dumoncel

Lorsque les dieux meurent, ils meurent toujours de plusieurs sortes de morts. En d’autres termes : Il y a pour les dieux plusieurs manières de mourir. Cette thèse est en effet celle qui va donner son véritable rôle théorique au thème de la « mort de Dieu » chez Nietzsche. Comme on le sait, le cri qui annonce la mort de Dieu, à l’époque d’Ainsi parlait Zarathoustra, n’est nullement une nouveauté. C’est un véritable leitmotiv du XIXe siècle, comme en témoigne l’étonnement de Zarathoustra face à la piété du vieil ermite. L’originalité de Nietzsche, ici, ce qui va le conduire, sur ce chapitre, non plus à une simple thèse où à un « mot de Nietzsche » mais à une véritable théorie (avec la valeur explicative qui s’y attache) va consister à faire de la mort de Dieu un critère du divin. La thèse capitale de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, c’est que la manière de mourir est, de la part des dieux, une sorte de signature et que, dans la Déité, chaque sorte de mort est définie à l’avance par la sorte de dieu à qui elle échoit en marquant ce dieu, du même coup, de sa caractéristique singulière. Les différentes manières divines de mourir composent un monogramme diversifié de la Divinité nietzschéenne. Tout le reste du livre n’est que la mise en scène somptueuse de cette typologie dramatisée qui en constitue le noyau dur.

201 - Le smoking de Lacan. Esquisse pour un portrait de Jacques Lacan en dandy. Jean-Paul Abribat

 Le 13 avril 1976, – jour de mon anniversaire –, dans son séminaire Le sinthome, Lacan répondait à une question : « Votre cigare tordu est-il un symptôme de votre réel ? », par ces quelques mots : « Certainement. Mon cigare tordu a le plus étroit rapport avec la question que j’ai posée sur la droite également tordue ». La droite est tordue et si Lacan en appelle à… Lénine (!), avec l’image du bâton tordu et redressé – ce qui peut surprendre ! –, a-t-il « dans l’esprit » la formule connue que la révolution (et dans tous les sens du terme, l’équivoque signifiante : la révolution des astres, c’est-à-dire leur retour à la même place) ne saurait jamais être « aussi droite que la perspective Nevski »… ? Il s’agit de penser une droite qui « à l’occasion » se tord. À l’occasion. Casus. C’est-à-dire en retrouvant le clinamen épicurien, à moins qu’il ne s’agisse du “rôle éminent” tenu dans Gestes et opinions du Docteur Faustroll, pataphysicien, mais ici, sur ce point, nous n’irons pas (pour le moment !) au-delà, « de peur d’aller trop loin… »