24L'Unebévue N°24 : Hontologies queer

ISBN n°978-2-914596-17-6, 126p, 22€, hiver 2007

♦ Cahier de l'unebévue en supplément gratuit pour les abonnés :

Sa calvitie, son colibri : miss translation. C. Lord

 


 Sommaire

7 - Une lecture immorale. Jennifer Doyle

Traduit par Denis Petit

Moby-Dick n'était pas vraiment le nom d'une star du porno avec un pénis gargantuesque, mais une baleine géante. En lisant Moby-Dick une fois adulte, j'ai pensé que ce serait intéressant de parler de ça, de l'art qui nous dit de quelle façon le sexe importe.

18 - Demande en mariage. Annick Archer

Daniel. Je t'ai demandé en mariage - Comment ? ça ne se fait pas ?

Cela se fait quand on veut se marier avec quelqu'un (d'autre que soi-même).

19 - Juin 2001. Catherine Lord

Traduit par Denis Petit

Si j'avais accepté la prescription médicale qui m'était proposée quand mon cancérologue m'a informée que mon assurance couvrirait l'alopécie chimio-induite, j'aurais reçu un bout de papier me donnant droit à une prothèse crânienne gratuite, autrement appelée perruque, et Sa Calvitie n'aurait jamais vu le jour. Sa Calvitie était une approche nouvelle dans la conception d'appareils prosthétiques, un titre honorifique fabriqué pour attirer l'attention sur le fait de la mortalité et en même temps, brandi aux couleurs du soleil levant, une stratégie conçue pour afficher et pour dissimuler. Sa Calvitie était une contradiction dans les termes, une grande gueule et un écran de fumée, une incarnation et un masque.

23 - La conflagration de la honte. Mayette Viltard

Le livre de Catherine Lord L'été de Sa Calvitie partage avec les écrits d'Eve Kosofski Sedgwick le point de vue que prôner un Coming out of shame est un leurre. Mais il s'en démarque aussi. Lacan définit la honte comme une conflagration, de conflagare littéralement brûler ensemble. Ce n'est pas un partage compassionnel. Il s'agit d'un autre traitement de l'être que l'amour. Brûler ensemble, aller ensemble vers la disparition, fait surgir le signifiant de l'être pour la mort. Mais précisément, c'est un signifiant qui vient toucher le point de réel par où le symbolique est défaillant. La question de l'être ne peut être réglée par une ontologie, du fait même du défaut du symbolique. Il ne peut y avoir qu'une hontologie, « enfin écrite correctement ». Ce superbe néologisme est proposé par Lacan le 10 juin 1970. Il y a du réel qui est touché. Pourquoi ? Parce que l'être pour la mort, en tant que signifiant, ne peut pas représenter le sujet auprès du signifiant « mort » puisque « mort » fait qu'il n'y a plus de sujet. La honte est là, comme affect de la mort. Honte de ne pas en mourir est le point réel touché par la honte devant notre propre disparition. Le livre de Catherine Lord entre en coïncidence avec une question sur le transfert puisque le transfert est censé mettre en jeu une relation d'amour. Quel serait un maniement esthétique du transfert par lequel l'activité érotique pourrait produire une façon d'être hontologiquement dans le monde ?

 

41 - Le style libre de Catherine Lord. Denis Petit

Dans L'été de Sa calvitie, la mise en continuité complète des styles direct et indirect permet une circulation. Nous n'avons pas affaire à des mécanismes d'identification mais à des flux de passage. Le premier public des emails passe dans la narration, participe à l'énonciation, sans commentaires. Les morceaux du discours des autres font le récit en le concassant. Le récit se construit dans le concassement du récit. Des bouts d'échanges fabriquent un récit. Des mots prononcés et rapportés font l'autobiographie. La mise en continuité des plans d'énonciation n'affecte pas seulement le niveau des propositions, il se poursuit jusqu'au cœur des mots, il franchit la barrière du sens jusqu'à la lettre. Une fois mis en marche, le réacteur du langage va jusqu'au bout. Résultat : le style de Catherine Lord ne se ferme pas dans une représentation. Le récit n'enrobe pas l'histoire mais il est une action politique de narration. Du cœur des propositions à la topographie du livre, il réclame la profération, il agite son lecteur, il circule entre et dans les locuteurs, il refuse l'assignation à résidence du public. L'intimité est politique. Le livre de Catherine Lord est un livre politique.

 

49 - Une liste.Catherine Lord

Traduit par Denis Petit.

Soleil (lunettes de). Quand j'ai laissé tomber mes lunettes de soleil derrière le divan dans son cabinet, j'ai découvert où ma psy cachait sa merde : jouets, vieux colis, cadres, emballages à bulles.

Sir. J'avais l'habitude de croire qu'être appelée Sir était soit un signe d'hostilité contre moi en tant que lesbienne, soit une indication qu'un membre ignorant de la population hétérosexuelle entrevoyait plus ou moins que quelque chose chez moi était différent mais ne parvenait pas à extraire le mot « lesbienne » de sa base de données. J'ai souvent pris cette seconde éventualité comme un compliment. L'autre jour, à l'intersection de Virgile et de Temple, alors que j'étais au volant de la BMW de Kim, l'homme afro-américain dans les cinquante ans posté sur la ligne médiane à qui j'ai donné deux dollars a dit « thank you, sir ». J'ai compris que fonctionnellement j'étais, en tant que quelqu'un de blanc avec des cheveux très courts dans une voiture très chère, définitivement un sir. J'étais passée de lesbienne blanche avec cancer à homme blanc avec BMW. Étant donnés mes choix, ça ne me dérangeait pas d'être un homme.

55 - Dragbook. Marie-Magdeleine Lessana

Au centre de ce dragbook, il y a un vide fait d'innocence jamais comblée, par aucun savoir, aucune arrogance d'être. Des petites interventions au plus près de l'expérience sensuelle, logique, linguistique, mécanique, grammaticale, du détail qui touche à la vie d'un sans sujet qui, à cet instant, est en train de jouir de vivre.

 

61 - Sunny Prestatyn. Philip Larkin.

Traduit par Nicolas Plachinski

Venez à Prestatyn l'ensoleillée.

La fille riait sur l'affiche,...

63 - Planète Cancer et la parodie des normes. Alicia Larramendy

Comment la dénaturalisation de la norme peut-elle réussir à la subvertir ? Gabriela Liffschitz répète et parodie les normes à partir desquelles précisément on dégrade un corps féminin malade et mastectomisé, sans mesurer peut-être que la force cumulée de la normativité peut écraser l'effort plus fragile de construire une configuration culturelle alternative. Dans une telle circonstance, le fait de citer la norme dominante peut ne pas la déplacer, mais la réitérer. Entre la position d'assujettissement et celle de l'insubordination, cette tension répression/lutte, il y a une coexistence instable. Catherine Lord prend acte de cela et fait un autre mouvement. Peut-être, en tant que lesbienne, américaine, professeur d'art, est-elle avertie du fait que le pouvoir de la subjectivité lesbienne tel que le suggère Judith Butler, prend sa force non pas dans l'apparition mais dans la disparition, dans « laisser ce qui ne peut pas pleinement apparaître persister dans une promesse dérangeante ».

 

85 - Trois figures féminines de l'art visuel contemporain africain américain. Ninette Succab

C'est surtout la musique, profondément chevillée au corps, qui sera connue comme l'expression culturelle par excellence de la communauté noire. Mais la pratique des arts visuels nécessitant que les esclaves puissent se représenter comme des personnes et extérioriser par des formes leur monde intérieur, a mis longtemps avant de pouvoir se produire, particulièrement chez les femmes artistes noires. Parmi ces femmes, Lorraine O'Grady, Adrian Piper, et Lorna Simpson ont acquis une réputation internationale au sein du « Narrative Art » à travers des expérimentations croisant photographie plasticienne et sciences humaines, devenant ainsi des figures de l'art contemporain américain.

 

105 - Inférence, performance et cogito. Guy Le Gaufey

Où est le problème dans ce choix impossible entre inférence ou performance concernant ce qui conditionne la réussite énonciative du cogito ? Si l'on penche côté inférence et fait dépendre la consistance du « je suis » d'une majeure antérieure qui affirmerait « tout ce qui pense est ou existe » (la mineure affirmant « je pense »), alors le je qui pense et le je qui existe ne sont plus qu'une seule et même instanciation locale d'une vérité universelle. L'être du sujet affirmant « je pense » tire sa force de la majeure car la seule assomption existentielle dont on ait besoin dans le syllogisme aristotélicien se situe au niveau de l'affirmation universelle, et non de la particulière qu'on en dérive par implication. Si par contre on bascule côté performance, le je qui pense et affirme, dans une langue vernaculaire, l'actualité de son acte de penser, ce je-là doit enjamber un écart immense pour se retrouver dans le « je suis » - et s'y tenir ! Il n'y faut, pour Descartes lui-même, rien de moins qu'un Dieu non trompeur capable de transformer cette certitude intime du « je pense » en fondement de l'ordre rationnel du « je suis ».

C'est le point faible du cogito pour tous ceux à qui une foi solide fait défaut. C'est bien sûr le cas d'Hintikka, qui s'est payé le luxe de reprendre cette question trente ans plus tard, non plus cette fois en repoussant les multiples objections qui lui avaient été faites sur son article de 1962 (il ignore, au demeurant, qu'un certain Lacan a trouvé son miel dans cet article initial), mais en s'adressant à lui-même une critique qui, pour cet « être du sujet » qui nous intéresse ici, vaut le détour. Il publie ainsi en 1996 un nouvel article au titre évocateur : « Cogito ergo quis est ? » - « Je pense, mais alors qui est ? » - dans lequel il fait amende honorable sur l'un de ses présupposés de 1962.

 

112 - Cogito ergo quis est ? Jaakko Hintikka

Ce qu'on a découvert ici est une bonne illustration des complexités et subtilités de l'histoire de la philosophie. On a vu que, lorsque nous parvenons à comprendre avec précision ce qu'enveloppe le traitement aristotélicien de l'existence, nous voyons également que les énoncés de Descartes sur le Cogito s'engrènent parfaitement dans l'appareil aristotélicien. Les passages mêmes, tel l'extrait cité plus haut des réponses aux secondes objections, dans lesquelles Descartes semble évoquer le caractère performatoire du Cogito, peuvent se montrer, jusqu'en la plus littérale des lectures, conformes au modèle aristotélicien. Ce fait est néanmoins compatible avec l'intuition, plus profonde, que l'attrait épistémologique du Cogito est entièrement dû à son caractère performatif. Il est même compatible avec le fait que Descartes a eu conscience de cette source de la force épistémologique du Cogito. Sur cette voie, j'ai été jusqu'à faire observer que Descartes était profondément conscient des limitations qui résultent pour l'intuition du Cogito de son caractère performatoire. Un élément majeur de son système philosophique, à savoir son recours à l'existence et à la bonté de Dieu dans le but de donner un soutien à la permanence de l'invitation du Cogito ainsi que de ses conséquences, n'a été qu'une tentative pour surmonter les limitations résultant du caractère performatoire du Cogito.