L'UNEBÉVUE N°33 : Au loin l'Œdipe
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- ISBN : 978-2-914596-50-3, ISSN : 1168-148X, 216pages, 22€.
- Comité nomade : Colette Piquet, Françoise Jandrot, Claude Mercier.
- Cahier de l'unebévue : Non pas Paul mais Jésus, Jeremy Bentham.
L’événement Schreber. Gonzalo Percovich. Traduit de l’espagnol par Ana Guarnerio p.169 unebeweb33
« Je me défends expressément et décidément d’être un aliéné », écrit Schreber, et il ajoute : « J’ai déclaré que je ne contestais nullement qu’il existât chez moi une maladie mentale au sens de maladie de nerfs ; néanmoins, j’ai strictement fait le départ entre les diverses significations que peut revêtir le mot d’aliéné suivant qu’il est employé par le médecin ou dans son sens juridique ». Dans ce contexte discursif, Schreber postule une différence radicale entre le domaine du savoir médical – plus spécifiquement, du savoir psychiatrique –, et le domaine du savoir juridique. Son geste est celui de quelqu’un qui connaît les lois sur le bout des doigts. Il fut l’un des juristes chargés d’unifier les différents codes légaux qui existaient à son époque dans les royaumes de la région. Mais il faut à n’en pas douter comprendre également ce geste comme un geste politique. Le texte schrebérien est aussi la description exhaustive de ce qu’il vécut lors de ses internements en asile psychiatrique. Le dessin des plans des hôpitaux est frappant. Schreber montre la distribution spatiale, les lieux d’isolement et de classement diagnostique, les espaces de détente et de réclusion. Un véritable tableau de ce que vivent les malades mentaux à l’intérieur des murs d’un asile. Le cas Schreber est un cas-événement au sens foucaldien : un cas qui se joue dans la tension d’une microphysique du pouvoir. Ou comme le dit Judith Revel : le cas, c’est alors précisément ce qui semble ne pas vouloir rentrer dans les mailles de notre grille interprétative, c’est-à-dire, ce qui s’impose dans une singularité absolue, ce qui échappe à l’ordre et affirme, au rebours des processus d’identification et de classification discursifs, l’extra-ordinaire, le dehors de l’ordre, la rupture, l’interruption ; une existence qui n’est plus seulement réduite à la production d’une parole extra-ordinaire, mais qui s’élargit à des pratiques et à des stratégies d’existence.
Délirer l’élangue. Susana Bercovich p.185
Qui délire ? Lortie ? Ou plutôt une culture qui se veut bilingue mais dont l’une des langues est discriminée ? (déjà discriminée du fait qu’il s’agit d’un français ancien). La langue en objet de négociation, au centre de l’ordre politique, cela a quelque chose d’affolant, signe de fausse division entre le subjectif et le politique. Si les Québécois ont le sentiment d’une fin du français, alors Lortie est le cas du Canada, ou du Québec, ou du français au Québec, ou d’un système dans lequel nous sommes tous pris d’emblée.
Til Madness Do Us Part. Wang Bing. Marie Jardin p.191
Je veux juste pouvoir continuer à faire des films. Les possibilités de mon corps risquent d’être de plus en plus limitées à l’avenir. La Chine vit l’époque la plus catastrophique de son histoire. Je ne manque donc pas de sujets. Les malades que montre Til Madness sont des gens ordinaires, des petites gens qui ne laisseront pas de trace dans l’histoire. Leur nom n’a de sens que pour leurs familles. Il disparaîtra après leur mort. Je les ai nommés car je trouvais que le film était un endroit intéressant pour les faire exister. Le cinéma offre un style, il permet de transmettre une expérience à laquelle il ajoute une dimension artistique. Pour Til Madness, je suivais des personnages ou des sentiments. Jour après jour, je continuais à filmer des malades sans avoir aucune idée du moment où je pourrais m’arrêter. C’était très angoissant. Le film que je tournais était interminable, j’ignorais de quelle matière j’avais précisément besoin. Même si je savais bien par ailleurs que l’hôpital nous avait autorisés à rester pendant trois mois seulement. Comment, avec une centaine de cassettes, structurer la narration, lui donner un style ?
Quand Lacan serine soixante-six fois l’Unebewußt. Claude Mercier. p.205 unebeweb !
« Supposez que quelqu’un entende le mot Unbewußt répété 66 fois et qu’il ait ce qu’on appelle une oreille française. Si ça lui est seriné, bien sûr, pas avant, il traduira ça par Une bévue ». La serinette était un petit orgue mécanique qui servait à apprendre des airs de chansons aux serins. Alors cette ritournelle, cette parole vide, est-elle suffisante pour sortir du cristal ? Je doute qu’une voix d’ordinateur répétant inlassablement sur le même ton « unbewußt » puisse nous faire sortir du cliché, on en resterait à la ritournelle avec cet ordinateur fait de 0 ou de 1. Par contre, comme pour le Boléro de Ravel, il faudrait un galop pour passer de l’unbewußt à l’unebévue, nous permettant ainsi de sortir du cristal, de l’image-cristal sonore et ne plus être pris comme la mouche dans l’ambre. Un changement de vitesse et la reprise de la ritournelle se fait suivant un galop, et la fin, cassage de la ritournelle : unbewußt... unebévue... une bévue.