Lydia Marinelli : 19, Berggasse

Privatisation du Sigmund Freud Museum : Berggasse 19, Wien IX

par Sylviane Lecœuvre

museum L'année 1969 voit la création de la Société Sigmund Freud, Sigmund Freud Gesellschaft (SFG), dans le but de réhabiliter une partie du 19 Berggasse et d'y créer un musée ainsi qu'un centre de recherches. L'inauguration du Musée a lieu en juillet 1971 et c'est loin d'être un hasard.

En effet depuis 1965, Anna Freud est sollicitée par un petit groupe de psychanalystes viennois autour du baron Musulin et de Fredrick Hacker, de la Hacker Clinic de Beverly Hills, un viennois exilé aux USA, pour faire de cette adresse un lieu « commémoratif ».(Gedenkstätte). Bien que tout à fait informée de l'évolution de la psychanalyse à Vienne, Anna Freud s'est toujours refusée à revenir dans la capitale autrichienne où dans un pays de langue allemande.

En 1969 elle accepte enfin le projet car elle a besoin de cet ancrage géographique, hautement symbolique pour régler une question spécifique : la reconnaissance de la Hampstead Clinic par l' International Psychanalytical Association (IPA). Plus généralement il s'agit de la reconnaissance de la formation des analystes d'enfants au même titre que les analystes d'adultes et de l'analyse profane car les praticiens de la Hampstead sont majoritairement non médecins. Or cette question doit être débattue au Congrès International de Rome à l'été 1969. Elle ne s'y rend pas car elle prévoit déjà qu'aucune décision ne sera prise à ce sujet. La décision est effectivement reportée au Congrès suivant dont la date est fixée au mois de juillet 1971 dans un lieu à déterminer. A la suite d'un vote des congressistes et pour des raisons stratégiques la ville de Vienne est retenue : Vienne, le lieu des origines ; c'est à cet endroit là que la création d'un musée prend tout son sens.

Mathilde, la soeur aînée prend des décisions favorables au musée dans son testament. Oliver meurt en 1969 et Ernst en 1970. La Sigmund Freud copyright est alors confiée à l'agent littéraire Mark Paterson. Quatre mois avant le congrès de Vienne, le 16 mars 1971, Anna écrit à Heinz Kohut : «  la perspective du congrès m'a fait faire un seul rêve jusqu'à présent, me faisant revoir deux rues qui donnent dans la Berggasse, mais qui dans le rêve n'y arrivaient jamais ».

Anna part à Vienne avec Dorothy Burlingham où elle est reçue avec les honneurs par les autorités et inaugure le musée en juillet. Le congrès est par contre un échec pour les analystes d'enfants qui se répètera à Paris deux ans plus tard puisque le rapport Ritvo est rejeté. L'autre préoccupation pour Anna est de régler d'éventuelles rivalités entre la SFG, la toute nouvelle Société Sigmund Freud et la Wiener Psychoanalytische Vereinigung (WPV), l'Association psychanalytique de Vienne, héritière de la Société du Mercredi et qui est née au 19, Berggasse.

En 1971 l'espace du Musée est réduit à ce que l'on appelle la 2ème Praxiswohnung c'est-à-dire l'espace où Freud a reçu ses patients à partir de 1907, situé exactement à l'étage une fois qu'on a emprunté l'escalier .Il s'agit en tout et pour tout de trois pièces en enfilade: la salle d'attente, le cabinet de consultation et le bureau. Il est impossible d'étendre l'espace ouvert au public à l'appartement privé de Freud et au rez de chaussée (1ère Praxiswohnung) puisque ces locaux sont occupés par des propriétaires. Pour aménager le Musée, Anna Freud cède le mobilier de la salle d'attente, quelques objets personnels, une petite bibliothèque, une série de photos et la plaque de porte d'origine, ainsi que 79 pièces de la collection d'antiquités de Freud. Tout ceci fait le trajet Londres-Vienne. Il faut attendre 1996 et entretemps le départ de la famille Pfeiffer en 1989 pour que le Musée soit étendu à l'appartement privé qui est situé au même étage. (Chronologique de l'usage des lieux : 1897 à 1968, 1971 à 1992,1993 à 2003).

La SFG, bien que formée d'analystes, n'a jamais eu pour objectif prioritaire de dispenser une formation et qui plus est, de former des analystes, même si elle soutient activement le travail de recherche autour de l'oeuvre freudienne. Elle a pour mission d'offrir un cadre légal pour gérer et exploiter les possibilités du Musée. La formation des analystes est principalement dispensée par la WPV qui est une communauté d'analystes.

La privatisation du Musée, une entreprise à hauts risques

 Jusqu'en 2003 le Musée est régi par la législation qui règlemente le fonctionnement des musées fédéraux en Autriche et la SFG garde la main sans encombre sur le Musée tant qu'il est dirigé fermement par un membre très influent de la WPV : Harald Leupold Löwenthal.

Pendant 23 ans, de 1976 à1999, il y défend un Freud très orthodoxe contre les kleiniens, les lacaniens et les ethnopsychanalystes.

En 1999, lassés, semble-t-il, par des positions jugées rigides, les membres de la SFG ne renouvellent pas son mandat et élisent à ce poste une femme qui ne tardera pas à être largement controversée : Ingrid Scholz Strasser.

Née en 1952, elle arrive en 1982 dans la maison Freud comme secrétaire générale de la SFG. En 1996, elle devient directrice du Musée. Son ascension est perçue comme fulgurante En 1999, elle est élue aux commandes de la SFG : elle a 47ans. Ex épouse de Kurt Scholz, président de l'inspection académique de Vienne et haut fonctionnaire de l’état, elle est initialement professeur des collèges.

Progressivement, les relations entre la quinzaine de salariés du Musée et le comité directeur de la SFG se tendent et un climat délétère se propage au sein même de la SFG.

A partir de 2002 les tensions cèdent la place aux hostilités :

- 19 juin 2002 : le président de la SFG, Johann August Schülein, informe le CA par écrit qu'il reçoit des plaintes en provenance des salariés du Musée. Il écrit : « Inge Scholz Strasser pratique un style de gouvernance autoritaire, irrationnel qui provoque un climat de peur (Angst) et de terreur (Schreck) et décourage les salariés ». Il propose des mesures afin d'apaiser les conflits.

- 22 juin 2002 : Inge Scholz Strasser le menace par courrier de poursuites pénales pour diffamation à son encontre. Isolé par les membres influents de la SFG il se retire prudemment des affaires de la Berggasse. Par cooptation un nouveau président est nommé : Dieter Bogner.

Dieter Bogner est un historien de l'art reconnu et respecté. Fin connaisseur du mouvement sécessionniste et expressionniste autrichien c'est lui qui, avec Jean Clair, organise en 1986 cette grande exposition à Paris intitulée « Vienne1880-1938, naissance d'un siècle » laquelle a connu le succès que l'on sait. En tant que spécialiste de l'histoire des musées il ne tarde pas à être chargé de mission auprès du ministère de la culture afin de réformer en profondeur l'organisation des musées fédéraux et de préciser les liens entre les autorités de contrôle , les municipalités et les musées. Dés sa nomination comme président de la SFG, il préconise un changement statutaire pour le Musée Freud et favorise la création d'une fondation privée.

- fin 2002 : la ville procède à un contrôle des comptes et de la fiscalité du Musée qui couvre la période 1996-2002  ; les frais de fonctionnement ont fait un bond de 33% entre 1996 et 1997. Inge Scholz Strasser qui était alors responsable de la gestion en tant que secrétaire générale se retrouve en position délicate au CA. La commission de contrôle rend son rapport définitif en 2004 et conclut à une gestion désastreuse des subventions mais entre-temps le Musée aura changé de statut.

La modification statutaire et la création de la fondation privée s'étendent sur six mois, du 31 mars au 10 octobre 2003, dans une ambiance de plomb, dominée par les polémiques et les rancoeurs. L'essentiel des débats se déroule au 19, Berggasse. Le 31 mars, date mémorable, la SFG procède à l'élection d'un nouveau CA.


Pendant ce temps, au 1er étage, dans l'ancien appartement de Freud, des visiteurs se pressent pour découvrir une grande exposition qui a débuté cinq jours plus tôt . Organisée par Lydia Marinelli commissaire aux expositions et en tant que telle salariée du Musée Freud, cette exposition s'intitule: « Freuds verschwundene Nachbarn», Les voisins disparus de Freud.


Le CA de la SFG est élu. Composé de 16 membres on y retrouve : Scholz Strasser, Bogner, Marinelli mais également Dirisamer, retraité de la banque Austria et Kosyna, représentant d'une société privée d'assurance. Ce nouveau CA propose la création d'une fondation privée en faisant valoir que ce statut pourrait enfin assurer les bases solides qui manquent cruellement au développement d'un travail scientifique.

- Le 19 mai 2003 : La fondation est votée à l'issue d'une assemblée générale très agitée de la SFG.

- Le 26 juin 2003 : l'acte notarial est signé par Dieter Bogner.


Cela fait maintenant près de trois mois que les visiteurs fréquentent assidûment l'exposition sur Les voisins disparus de Freud.


- Début octobre 2003 : la toute nouvelle Fondation Privée Sigmund Freud (Sigmund Freud Privatstiftung) ou SFP procède à l'élection de son CA.

Le bureau exécutif, « Board of Directors »(Vorstandsrat) est constitué de trois membres: Scholz, Strasser, Dirisamer, issu de la banque Austria, laquelle gère les affaires financières du Musée et Allram qui travaille au service contentieux des assurances municipales. Ces trois membres sont des « transfuges » de la SFG.

Ce qui change dans la nouvelle organisation c'est la constitution d'un «Supervisory Board» (Aufsichtsrat), un comité de supervision, chargé de contrôler la gestion du bureau exécutif. Juge et partie il a un poids énorme sur les décisions et les projets. A la tête de ce comité on retrouve Bogner, Kosyna des assurances privées et Haiden de la banque Austria. Les autres membres proviennent de « l'Association des amis du Musée Freud » (Verein der Freunde des Freud-Museums).

Ce comité de supervision est constitué d'une dizaine de membres, tous issus du milieu de la banque, des assurances privées ou de la finance. Ils sont pour la plupart également membres du Sozialdemokratische Partei Österreichs (SPÖ).

Il n'y a plus aucun chercheur, aucun psychanalyste dans les instances décisionnelles; Lydia Marinelli et John Forrester occupent un rôle strictement consultatif au sein d'un « Advisory Board » (Beirat) où sont cantonnés les quelques scientifiques.

- le 10 octobre2003 : la Fondation Privée Sigmund Freud (SFP) est inscrite au registre du commerce.


Douze jours plus tôt vient de s'achever l'exposition sur «Les voisins disparus de Freud».

En mars 2009, deux mois avant sa disparition le psychanalyste suisse Paul Parin porte à la connaissance du public un article virulent et très documenté. Il répertorie en effet tous les événements marquants qui ont ponctué l’évolution du musée vers la privatisation.


Le basculement du Musée dans la privatisation entraîne des conséquences multiples et irréversibles:

- la SFG doit céder ses biens à la SFP. Elle cède le Musée mais aussi la bibliothèque ainsi que les archives à hauteur de 350 000 euros.

- Les décisions concernant l'avenir du Musée échappent totalement aux chercheurs.

- Le fonctionnement, les projets scientifiques et la recherche tombent entre les mains de gestionnaires issus du monde de l'entreprise, lesquels sont en outre juge et partie.

- La fondation peut faire ce qu'elle veut des archives, les rendre accessibles ou non même si son statut de fondation à but non lucratif lui interdit strictement de toucher au principe d inaliénabilité.

- Le Musée reçoit toujours des subventions municipales et fédérales, variables, comme n'importe quelle fondation à but non lucratif mais son statut devient un obstacle pour les autorités fédérales lorsque celles-ci veulent faire appliquer de nouvelles législations. Le statut de fondation privée fabrique en permanence des chicanes administratives et juridiques qui neutralisent l'efficacité des contrôles externes.

- Même encadrées, elles bénéficient d'une liberté assez large leur permettant de modifier de l'intérieur leurs dispositions statutaires et de s'adapter ainsi aux contraintes du terrain.

- Dans la situation précise du Musée, la SFG n'est pas dissoute pour autant et elle évolue parallèlement à la SFP mais elle est réduite à l'impuissance .En effet, par un système de cooptation des membres très influents de la SFP occupent les postes clefs au sein de la SFG ; c'est ainsi que Kosyna qui appartient au puissant comité de supervision de la SFP est tout simplement propulsé à la tête du bureau exécutif de la SFG. La boucle est bouclée.

Conformément aux dispositions statutaires le mandat du bureau exécutif et du comité de supervision de la SFP est validé pour une première période de dix ans... Selon les dispositions 11.1 et 11.2 le salaire des membres du bureau exécutif est fixé par le comité de supervision mais une décision de la chambre des métiers (Arbeiterkammer) datée du 02 novembre 2008 invalidera ces dernières.

L'introduction du Musée dans le secteur privé est vécue comme un véritable coup d'état et une manoeuvre par les chercheurs de la SFG qui n'organiseront que bien plus tard une résistance, y compris par les recours institutionnels.


En attendant, se joue une autre bataille autour d'un nom : celui de Sigmund Freud...

Dès 2004, la Fondation intente un procès à la future université privée qui doit ouvrir ses portes en 2005 laquelle prétend à l'appellation Université Sigmund Freud (Sigmund Freud Üniversitât) SFÜ.

Réaménagée très récemment dans le 3ème arrondissement, quartier de l'Erdberg, cette université propose de délivrer un master de sciences des psychothérapies. La psychanalyse y est enseignée comme n'importe quelle psychothérapie. Son recteur, Alfred Pritz, ancien analyste didacticien, se fait particulièrement connaître comme coauteur de la loi de 1990 qui réforme et règlemente les psychothérapies en Autriche. Avec cette loi, la psychanalyse est assimilée aux vingt et une méthodes de soins reconnues et souvent remboursées. Redouté par les psychanalystes viennois, il est soupçonné de vouloir vider les associations psychanalytiques de leurs membres .

La SFP revendique la propriété exclusive des droits de marque concernant le nom Sigmund Freud. Déboutée par la justice, elle intercède vainement auprès de la famille Freud.

Donation de la Maison Freud et fièvre de rénovation pour un centre international de recherches

L'année 2006 s'annonce chargée et mouvementée à la Berggasse. Alors que le Musée prépare le jubilé pour le 150ème anniversaire de la naissance de Freud, la ville de Vienne achète à prix d'or tous les appartements du 19, Berggasse et en fait don à la fondation sans octroyer les moyens nécessaires aux travaux de mise aux normes.

La donation ne participe pas d’une initiative généreuse, loin s’en faut, mais d’une stratégie économique par laquelle les ministères concernés et la Ville entendent bien réduire l’apport de subventions publiques .La Fondation devra désormais compter sur le sponsoring.

Pourtant, dès 2008 et sans réelles garanties financières de part et d’autre Ingrid Scholz Strasser planifie un projet de rénovation et d'extension de l'espace intérieur qui intéresse les trois niveaux et le grenier de la maison ainsi que l'aménagement total des espaces extérieurs. C'est un projet pharaonique de 6,2 millions d'euros sur 4 ans. La crise économique entraîne une diminution de 30% du sponsoring et une baisse très sensible des entrées qui hypothèquent très sérieusement les projets de rénovation. Régulièrement le quotidien viennois «Die Presse» se fait l’écho de cette fièvre de construction et des inquiétudes budgétaires du musée. 

Globalement, le projet de rénovation, tel qu'il est écrit par le comité directeur de la fondation, repose sur trois points forts :

- transformer le 19, Berggasse en centre de recherche scientifique et interdisciplinaire d'envergure internationale et le doter d'une bibliothèque spécialisée conséquente qui fasse internationalement référence. Favoriser le croisement interdisciplinaire entre la psychanalyse, les sciences cognitives, l'art, l'éthique et les post - colonial studies.

- développer les expositions temporaires.

- compléter la collection d'art contemporain afin que les créations de Joseph Kosuth,Franz West ou Jemny Holzer puissent constituer le point de départ de débats entre psychanalyse et art contemporain.

Il faut 1,2 millions d'euros pour commencer une première tranche de travaux, prévue en 2009, mais le ministère n'accorde qu'une enveloppe exceptionnelle de 200 000 euros. La ville prend uniquement en charge les frais de fonctionnement à hauteur de 700 000 euros par an.

Dans la maison Freud l'ambiance est de plus en plus délétère mais les salariés s'organisent et constituent un comité d'entreprise (Betriebsrat) qui recueille 100% des suffrages. Lydia Marinelli est élue déléguée du personnel. Le comité adresse un courrier circonstancié à Bogner, destiné au Supervisory Board. Pas moins de trente points sont déclinés mais le comité de supervision reste inflexible et Bogner conclut à «  une organisation excellente du Musée Freud ».

Parallèlement se tiennent des discussions entre le Ministère de la culture et la Municipalité de Vienne à propos d'une réorganisation et d'un probable remaniement du personnel du Musée.


Dans ce même temps, au premier étage du Musée, les visiteurs découvrent une grande exposition, la première sous l'égide de la Fondation Privée intitulée : «Die Couch, von Denken im Liegen», «The Couch : thinking in repose» et connue en France sous ce titre malencontreux : Le divan : la pensée allongée . Cette exposition est organisée par Lydia Marinelli autour de l'absence du divan de Freud à Vienne, absence emblématique de l'exil.

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