La caméra de Lehrman et le divan de Freud

Un nouveau genre cinématographique

 

Psychanalyse en mouvement...

En juillet 1995, quarante-deux chercheurs envoient une pétition commune à destination des Archives Sigmund Freud de Washington, afin de contester la mise en place d’une exposition consacrée au centenaire de la psychanalyse. Prévue pour l’automne 1996, elle aborde le thème de « Freud, conflit et culture ». Ces chercheurs, majoritairement médecins ou philosophes, très hostiles à la psychanalyse, réclament que soient publiés leurs travaux dans le cadre de l’exposition. La polémique enfle et l’exposition, à défaut d’être annulée, est repoussée en 1998.

Une contre offensive est organisée par quatre cents pétitionnaires pour encourager au contraire le maintien de cette grande manifestation et surtout obtenir enfin l’ouverture de toutes les archives à tous les chercheurs et non aux seuls membres de l’IPA.

Le conflit se transforme en bataille rangée entre défenseurs acharnés et détracteurs survoltés, entre hagiographie ridicule et Freud-bashing (dénigrement de Freud) haineux.

Une solution de compromis est négociée entre les deux camps. L’exposition est maintenue mais les détracteurs de la doxa freudienne sont autorisés à publier, via des textes acides, le résultat de leurs recherches dans le catalogue. Le projet de l’exposition est d’une ambition jamais égalée, avec la prévision de quatre-vingt vitrines et l’exhumation de textes ou de documents audiovisuels inédits dont quelques extraits du film de Lehrman. La préparation d’une telle initiative implique la participation internationale de tous les sites d’archives.

C’est à ce titre que le Musée Freud de Vienne est partenaire.

En 1999, l’exposition américaine est transférée, sous une forme allégée, à la très sélecte Bibliothèque Nationale d’Autriche à Vienne. C’est une contribution quelque peu guindée, qui s’appuie, comme prévu, sur une iconographie officielle et, somme toute, conventionnelle.

A quelques rues de là, la Berggasse est tenue de participer au grand déballage. Marinelli, en tant que conservatrice du Musée Freud y mettra la main mais à sa manière, bien particulière. Avec la complicité évidente et quelque peu espiègle de Lehrman Weiner, alors qu’on est en plein débat sur l’ouverture des SFA, elle organise la projection publique et intégrale de la deuxième version du film , dans le cadre d’une petite exposition modeste, loin des fastes de la Bibliothèque Nationale. Le film tournera en boucle, pendant plusieurs mois, immédiatement accessible à un large public. Pour la première fois, les séquences sont projetées toutes les heures, sept jours sur sept. Marinelli prendra soin d’ajouter un sous- titrage en allemand et d’accompagner la visite d’une brochure introductive destinée aux visiteurs. Quelques extraits tirés de cette présentation indiquent que l’ambiguïté formelle du film est totalement ressaisie pour constituer un élément essentiel de contenu.

 

« [Lehrman] projetait de traiter le voyage européen dans un style très en vogue. Les extraits du film, tirés de Vienne, Berlin et Paris, tournés à la manière d’un recueil de famille, entrelacent un voyage personnel et l’histoire de la psychanalyse…Le résultat pourrait s’apparenter à une romance familiale de la psychanalyse… à une fantaisie visuelle, transmettant l’impression d’une époque novatrice lointaine. Ce film attire notre attention sur la description freudienne de la psychanalyse comme « entreprise éminemment sociable ».

(Freud à Georges Groddeck, 21 décembre 1924).[36]

 

Un passage plus large de cette même lettre à Groddeck permet de comprendre que Freud ne confondait aucunement sociabilité et coexistence paisible, loin sans faut.

« Je suis peiné de voir que vous cherchez à ériger un mur entre vous et les autres lions de la ménagerie congressiste. Il est difficile de pratiquer la psychanalyse en solitaire. Elle constitue une entreprise éminemment sociable. Cela serait tellement mieux si nous feulions ou rugissions tous ensemble en chœur et en mesure, au lieu de grogner chacun dans notre coin. » 

(“…Es tut mir Leid, dass Sie eine Mauer zwischen sich und den andern Löwen in der Kongressmenagerie aufführen wollen. Es ist ein exquisit geselliges Unternehmen. Es wäre doch viel schöner, wir brüllten oder heulten alle miteinander im Chor und im Takt, anstatt dass jener in seinem Winkel vor sich murrt…") [37]

En marge des seuls visiteurs du musée, Marinelli s’adresse également aux passants en faisant afficher des reproductions de photogrammes sur la voie publique, dans les rues de la capitale avec les deux noms de Lehrman et Weiner.

L’exposition est présentée sous le nom « psychoanalyse in Bewegung (psychanalyse en mouvement). Eine Austellung zum Film Sigmund Freud. His Family and Colleagues, 1928-1947, von Philipp. R. Lehrman und Lynne Lehrman Weiner”.[38]

Dans la foulée, elle écrit son texte sur les débuts du film documentaire psychanalytique : Rauchen, Lachen und Zwanghaftes Filmen, qui paraîtra dans une édition allemande de 2000 et sera publié ultérieurement en anglais.

Lors de l’exposition viennoise, Lehrman Weiner ne cachera pas son immense satisfaction d’avoir favorisé une initiative aussi audacieuse et iconoclaste tout en soulignant la perspicacité, l’enthousiasme, et l’exceptionnelle qualité des contributions de Lydia Marinelli.

« Lydia Marinelli is the curator and a highly intelligent, energetic young woman who had a vision.” [39]

 Sylviane Lecoeuvre, juin 2013.



[36] Cité par Lynne Lehrman Weiner, op. cit. , p. 21

[37] Briefwechsel Groddeck - Freud (1917-1934), Stroemfeld Verlag, Frankfurt am Main,2008.

On peut eventuellement se référer à la traduction française in, S. Freud, Correspondance 1873-1939, Paris, Gallimard, 1960, p388.

[38] L’exposition débute au Musée Sigmund Freud de Vienne le 22 Octobre 1999 pour se terminer le 06 Février 2000.

[39] Voir note 29.

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