Freud et ses vieilles divinités dégoûtantes

Freud, le troc et le kilo de ferraille

On sait que des objets dont Freud mentionne l’acquisition soit dans sa correspondance, soit dans des notes personnelles sont introuvables aujourd’hui dans la collection de Londres. Des notes indiquent qu’il se séparait facilement des objets, offrant fréquemment des pierres taillées à son entourage mais il est au demeurant impossible de savoir combien Freud a pu en posséder puisque la maison du Maresfield Gardens a été cambriolée en 1960 alors qu’Anna y vivait… En véritable amateur, il ne notait pratiquement jamais la provenance des pièces ni les dates d’acquisition.

De la provenance des objets ne subsiste qu’un petit nombre de certificats d’authenticité (18) fournis à son intention par le conservateur du Musée d’histoire de l’art de Vienne, Hans von Demel, égyptologue, responsable de la collection égyptienne et orientale jusqu’en 1951. Il sera dépêché en 1938 pour évaluer les antiquités de Freud lors de son exil à Londres.

Lydia Marinelli mentionne qu’après la guerre, une statuette, la Guenon avec l’enfant que Freud possédait, est parvenue à ce même musée d’Histoire de l’Art. Actuellement une tête de Bouddha appartient à un particulier de Vienne. Elle avait été offerte par Freud à une apprentie, en 1938, qui travaillait dans la firme d’expédition Baüml, avant d’être confisquée par les nazis. Une bague de Ferenczi se trouve également à la Bibliothèque Nationale d’Autriche, fabriquée à partir d’une des pierres taillées qui appartenaient à Freud et offerte à Ferenczi comme symbole de son appartenance au dit Comité Secret. Les héritiers, des visiteurs, des amis et des élèves de Freud sont vraisemblablement en possession à Vienne et en Autriche d’une quantité importante d’objets non déclarés entretenant un lien symbolique et secret avec lui.

002En 1986, juste avant l’inauguration du musée Freud de Londres, M Molnar met la main sur un document d’une vingtaine de pages manuscrites rédigées par Freud en allemand et en écriture gothique. Intitulé par Freud  « Kürzeste Chronik », littéralement « chronique la plus brève », ce document est publié en anglais par le Freud Museum et aussitôt traduit en français en 1992. Il constitue à ce jour, bien que tardivement, la principale source d’indications sur l’activité de l’amateur d’antiquités, sur ses acquisitions et son commerce avec les antiquaires et les experts. Commencée en 1929, une semaine après le jeudi noir de Wall Street et se terminant à quelques jours du déclenchement de la 2e guerre, la chronique couvre donc une décennie marquée par l’inflation monétaire, la montée du fascisme et du totalitarisme. Constituée de notes au quotidien, extrêmement laconiques, celles-ci ne sont pas exploitables dans leur état initial et restent parfois « complètement incompréhensibles pour quiconque n’a pas accès à la collection d’antiquités de Freud » (dixit Molnar). M. Molnar s’est donc chargé de rassembler des matériaux épars afin de donner une forme de lisibilité à des entrées énigmatiques. Si ces notes relèvent bien de la sphère strictement privée et de la vie au quotidien, les intrusions du monde extérieur y sont nombreuses au fil des événements qui agitent la capitale autrichienne. Entre l’évocation des anniversaires, des visites, des achats d’antiquités, elle constitue un bon relevé d’une époque sombre. La première semaine de novembre 1929 est à ce titre exemplaire :

1929 :

31 oct. Pas de prix Nobel

2 nov. Première partie de tarot. Visite de Rickmann

6 nov. Kris et montures. Flournoy

7 nov. Incidents antisémites. Anneau Dioscures

003Ernst Kris, avant d’être membre de l’association psychanalytique de Vienne et d’émigrer aux USA en 1940 est surtout un historien d’art et une autorité mondiale en matière de camées et d’intailles. C’est d’ailleurs dans le domaine de l’art qu’il produit les textes les plus intéressants. Né à Vienne dans une famille de la bourgeoisie juive, il est comme son ami Ernst Gombrich, l’élève de Julius von Schlosser, le célèbre représentant de l’Ecole viennoise d’histoire de l’art. Il est un des premiers historiens à mesurer le profit que l’art peut tirer de l’éclairage psychanalytique. La théorie de la régression qui sous-tend le retour du primitivisme dans l’esthétique doit beaucoup à ses recherches. Nommé à 23 ans au poste très sérieux de conservateur du département de sculpture et d’arts appliqués du Kunstmuseum de Vienne, il publie un livre intitulé l’art de la gravure des pierres précieuses pendant laRenaissance Italienne, hautement apprécié par les spécialistes. Sa réputation est telle qu’en 1929, le Metropolitan Museum de New York l’invite à étudier la collection Milton Weil de Camées Postclassiques et à en rédiger le catalogue qui fut publié en 1931.

Le public connaît beaucoup moins sa collaboration avec Ernst Gombrich et ses initiatives en dehors des sentiers battus. Dans un essai enthousiaste mais peu connu, rédigé en anglais et publié en 1938 sous le titre The Principles of Caricature, British Journal of Medical Psychology, Vol. 17, 1938, pp.319-42, les deux auteurs, se référant à Freud soulignent, les analogies entre le Witz et le rêve d’une part, la caricature d’autre part. La caricature serait semblable à un rébus avec une véritable efficacité magique. L’intention des deux hommes était de donner une légitimité à un domaine particulièrement méprisé de l’histoire de l’art, en insistant sur le caractère non seulement artistique mais également autographe de la caricature… la caricature de l’artiste et de l’expert. Kris intervient régulièrement auprès de Freud, prodiguant ses conseils, fabriquant la plupart des socles et des présentoirs destinés à sa collection.

7 novembre : dans la matinée des étudiants nazis perturbent une conférence à l’Institut d’anatomie donnée par le professeur et le conseiller municipal, juif, Julius Tandler. L’agitation gagne les rues de Vienne. Ce même jour Freud fait l’acquisition d’un anneau composé d’une intaille représentant les Dioscures, les jumeaux célestes. On en a perdu la trace.

Ce que révèle la chronique, c’est que Freud n’est pas un collectionneur très organisé, fanatique, ou soucieux de complétude. Ce sont ses passions du moment, le lien avec ses travaux et parfois les opportunités du marché qui semblent organiser les acquisitions et définir les fluctuations constantes de sa collection. Occasionnellement les antiquités participent à des stratégies d’apaisement lorsque surgissent des divergences de vues avec les collaborateurs. Ferenczi est un des rares collaborateurs qui partage la passion des antiquités. Dans une lettre du 30 avril 1930, très tourmenté par la dégradation de ses relations avec Freud, il lui promet l’envoi d’une figurine d’Osiris trouvée en Hongrie et datée de l’époque romaine. Jones mentionne d’ailleurs que Ferenczi achetait ponctuellement, en cachette, divers objets destinés à Freud, à un fermier hongrois qui avait découvert un cimetière romain au milieu de ses champs.[14]

Freud ne fréquente guère les cercles conventionnels férus d’esthétique ou d’histoire de l’art et ne se reconnaît pas comme spécialiste d’égyptologie ou de culture hellénique. Les antiquaires qui gravitent autour de lui, Lustig ( gai !), Glückselig (bienheureux) et Fröhlich (joyeux) sont avant tout des marchands qui cultivent des réseaux opaques et illégaux dans un pays dévasté par l’inflation, suite à l’effondrement de l’empire austro-hongrois. Dans l’entre-deux-guerres et sur les marchés financiers les éléments mis en balance sont comparables en terme de valeur. Dans la vie quotidienne des autrichiens, au moment des échanges, les effets en sont dévastateurs. La monnaie autrichienne est volatile et Freud devra donc compter sur Marie Bonaparte, « Princesse », et les devises en dollars des patients qu’elle lui envoie, pour maintenir son train de vie. Les antiquités, dans ce contexte, quittent les alcôves, sortent des collections personnelles, inondent de nouveau les marchés mais privées de toute valeur individualisée.  

Dans son livre, rédigé en 1941,  « Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen » Stefan Zweig revient sur les années 1920 et relate la naissance d’une nouvelle profession illégale, celle d’ « accapareur ». Des hommes sans occupation allaient trouver les paysans en vélo ou en train, remplissaient des sacs à dos de vivres puis se rendaient chez les citadins qui cherchaient à se délester de leurs antiquités.

« Des biens tangibles, de la substance, pas d’argent, tel était le mot d’ordre. Beaucoup durent retirer l’alliance de leur doigt et la ceinture de cuir qui entourait leur corps, afin de nourrir ce corps… bientôt plus personne ne sut ce que coûtait un objet… Les couronnes autrichiennes fondant entre les doigts comme gélatine, chacun voulait des francs suisses, des dollars américains, et une foule considérable d’étrangers exploitaient cette conjoncture pour dévorer le cadavre palpitant de la couronne autrichienne… On découvrit l’Autriche qui connut une funeste saison touristique. Tous les hôtels de Vienne étaient pleins de vautours ; ils achetaient tout, depuis la brosse à dents jusqu’au domaine rural, ils vidaient les collections des particuliers et les magasins d’antiquités avant que les propriétaires, dans leur détresse, soupçonnassent à quel point ils étaient dépouillés et volés… ». [15]

Quatorze ans auparavant, en 1927, Stefan Zweig avait publié une nouvelle étrange qui porte sur la passion du collectionneur mais pas seulement. Dans ce texte intitulé « La collection invisible » (Die unsichtbare Sammlung), le narrateur rapporte sa rencontre avec un antiquaire berlinois dans un train après la 1re guerre. Celui-ci lui raconte sa récente visite chez un vieux collectionneur  dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis 1914. Dans le registre de ses ventes, il avait retrouvé le nom de ce propriétaire d’estampes, de gravures et d’eaux-fortes d’une valeur inestimable. L’antiquaire rapporte au narrateur ses retrouvailles avec le collectionneur, certes vivant, mais devenu brutalement aveugle en 1914. Très honoré de la visite de l’antiquaire, celui-ci s’apprête à lui montrer sa collection de Rembrandt et de Dürer « digne du Palais Royal des Estampes de Vienne ou de Paris ». Néanmoins la visite est reportée sur le champ par l’épouse et la fille, le temps nécessaire pour informer l’antiquaire que la collection a été vendue, pièce par pièce, à perte, et à l’insu du vieil homme pour survivre à l’inflation.

« Chaque jour il la regarde, ou plutôt il ne la voit plus » apprend-on de la bouche de sa fille. Dans les cartons, des vieilles feuilles jaunies mais de même grain ont été substituées aux gravures. L’antiquaire se plie à la visite guidée et aux commentaires enthousiastes du vieil homme. « Eh bien ! dit-il avez-vous jamais vu une plus belle copie ? Comme c’est net, comme le plus petit détail se dessine clairement. J’ai comparé cette feuille avec l’exemplaire de Dresde, qui avait l’air estompé et flou. Et la provenance ! Voyez ici ».[16]

Il serait vain de réduire cette nouvelle à la simple dénonciation d’une époque rongée par les manœuvres manichéennes ou mercantiles des différents acteurs. Peut-être faut-il y voir également une parabole, une manière pour Zweig de traiter le rapport de tout collectionneur au visible, et de l’écrivain au réel. Zweig, écrivain déjà reconnu du monde entier, dont les références culturelles sont éminemment classiques, tenait à l’idée d’une culture pan-européenne susceptible d’endiguer le déclin de l’Occident. Dans l’entre-deux-guerres, force est de constater que les fleurons de la culture occidentale ne valent guère plus que la couronne autrichienne ou le mark allemand.

004Le vendredi 2 août 1935, Freud achète une statuette égyptienne en métal de la déesse Isis allaitant l’enfant Horus, qui date de la dernière période 600 ans avant J.-C. Cette statue porte une coiffure constituée de trois vautours, surmontée par un disque solaire et deux cornes. Freud lui réserve une place privilégiée sur son bureau. Robert Lustig l’avait trouvée chez un épicier qui la lui avait vendue au prix du kilo de ferraille.

Ainsi, dans ces années chaotiques, le Musée d’Histoire de l’Art, inauguré en grande pompe sur le prestigieux Ring de Vienne par François-Joseph en 1891, partageait-il avec les fermes de l’arrière-pays salzbourgeois une collection prisée d’antiquités, un trésor d’une valeur finalement équivalente à celle d’un tas de ferraille.

Dès 1931, selon une réglementation entrée en vigueur, Freud s’était vu obligé de déclarer ses devises étrangères fortes à la Banque Nationale pour les échanger contre la monnaie locale à un taux très défavorable. A cette occasion, il écrit :

 mercredi 14 octobre (1931), Changé or

Selon M. Molnar, Freud avait pris l’habitude d’ironiser sur la valeur de la monnaie et d’appeler « or » le nickel du schilling autrichien. En filigrane se dégage l’idée que le déchet est au cœur de toute merveille, quel que soit le support.

Freud fera fonctionner les systèmes de glissement, d’échange et d’équivalence en permanence, dans un jeu parfois complexe et qui échappe à une interprétation univoque.

005Le 9 mars 1934, le même marchand, Lustig, se rend au 19, Berggasse pour lui présenter une momie égyptienne. Il s’y rendait deux fois par mois. Freud disait que cette pièce l’avait séduit parce que cette momie présentait « un beau visage juif ». Ne possédant pas la somme nécessaire, il invite Lustig à choisir des objets de sa collection. Celui-ci rapporte que Freud ouvrit un tiroir rempli de miroirs étrusques. Lustig fut si impressionné par leur nombre qu’il n’aurait pas eu le temps, dit-il, de les examiner. Il « prit ceux du dessus et s’en fut ».[17]

006Six mois après cet épisode et l’acquisition de la momie « au beau visage juif » dans cette même chronique, Freud écrit : dimanche 23 septembre, Moïse terminé. 

Alors que l’antisémitisme fait rage en Europe et que le régime de terreur hitlérien menace l’Autriche, il revient sur les origines du judaïsme et sur les racines de l’antisémitisme. Les antiquités agissent ici comme des signaux et sont à mettre en lien avec les récentes découvertes archéologiques par l’anglais C. L. Wooley sur le site d’Ur, la ville natale d’Abraham. Dans la chronique de cette année 1934 on peut lire :  jeudi 26 avril, fouilles d’Ur.

Freud fait ici référence à une édition luxueuse sur les fouilles d’Ur, publiée par le British Museum et qu’il venait d’acquérir.

La fascination de Freud pour l’archéologie a été maintes fois évoquée, répétée et dépliée. Les gravures évoquant le forum romain, le site d’Abu Simbel (cette gravure fixée à Vienne au-dessus du divan, sera curieusement détrônée de sa place à Londres et remplacée par la leçon de Charcot !!) sont dans un rapport étroit avec les objets, ce que confirmerait la biographie de Hilda Doolittle.

Le musée Freud de Londres donne peu de précisions sur sa manière de comptabiliser la collection. En dehors d’un cercle éventuel d’initiés, le visiteur de passage a peu de chance d’en saisir la logique. Sur place les réponses sont évasives, peu assurées. Les commentaires du guide, même actualisés, ne donnent aucune indication sur le nombre exact d’objets ou sur le catalogage des gravures. Il est également impossible de savoir si les tapis qui recouvrent le sol, le divan et les consoles sont soumis à une comptabilité à part. Provenant majoritairement de Turquie et d’Iran, Freud les avaient obtenus par le biais de son beau-frère Moritz, importateur de tapis orientaux, obéissant à une tradition conventionnelle et répandue dans les milieux bourgeois de Vienne. De la même manière, le traitement de la bibliothèque d’archéologie reste quelque peu énigmatique, du moins dans ses rapports avec la collection d’antiquités. Il est d’ailleurs remarquable que Lydia Marinelli, de son côté, évoque moins la collection d’antiquités que la collection Freud, dans une série qui intègre les archives, les antiquités, la bibliothèque et le divan.



 [14] E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, volume II, op.cit, p. 405.

 [15] Stefan Zweig (1944), Die Welt von Gestern, Le monde d’hier, Paris, Belfond, 1982, pp. 332-357.

 [16] Stefan Zweig (1927), Die unsichtbare Sammlung, La collection invisible, Paris, Grasset, 1935, pp. 247-268.

 [17] Interview personnelle, Rita Ransohoff et Robert Lustig, 3 mai 1974, non publiée, citée in Edmund Engelman, Berggasse 19, Sigmund Freud’s Home and Offices, Vienna 1938, Basic Books, Inc., Publishers, New York, 1976, note 33, p. 151, absente de la traduction française.

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