Science des rêves et science des revues

 Lydia Marinelli et les revues freudiennes

 

Science des rêves et science des revues

L'idée de créer un bureau central des rêves avait déjà germé chez Jones, lequel avait remarqué que Freud avait modifié sa position par rapport aux rêves typiques entre la première édition de la Traumdeutung et la deuxième, publiée en 1908. Pour la première fois, Freud établit un petit inventaire de rêves typiques, « afin d'inciter d'autres personnes à faire un travail de collecte plus soigné ». Cette tentative d'élargir le livre pour en faire, selon son expression, un « dictionnaire des symboles » déborde le simple contexte clinique et s'étend progressivement au domaine du mythe et de la littérature. On peut légitimement questionner la pertinence de cet infléchissement qui le contraint à positionner l'interprétation psychanalytique du rêve entre science officielle et opinion profane, mais il s'agit, d'une part, d'affirmer l'universalité attribuée au principe de désir, d'autre part, de valider le plus largement possible les découvertes de la psychanalyse, au-delà de l'espace clos du milieu hospitalier ou du cabinet privé.

Néanmoins, avec cet infléchissement, des contradictions surgissent au grand jour car il devient désormais de plus en plus embarrassant de conférer à l'autoanalyse et au cas originaire de Freud un statut particulier. Dans un premier temps, Jones propose l'espace du Jahrbuch comme dépôt central pour la collecte des rêves.

« Ne croyez- vous pas que les temps sont mûrs pour appliquer une suggestion que vous fîtes dans la Traumdeutung, à savoir de faire un recueil de rêves typiques ? Pourquoi ne pas créer chez Jung un bureau central auquel les différents chercheurs pourraient adresser de brefs comptes rendus d'analyse ? Puis au bout de deux ans, on pourrait en présenter les résultats dans le Jahrbuch ».[1]

Un mois après ce rappel épistolaire, le congrès de Nuremberg accélère la bureaucratisation de cette idée. Dans le deuxième numéro du Jahrbuch de 1910, Steckel propose officiellement de créer « La collecte dans le domaine de la symbolique du rêve et de la névrose », Vorschläge zur Sammelforschung auf dem Gebiete der Symbolik und der typischen Träume.

L'IPV confie la tâche à un comité austro-hongrois, allemand et suisse, composé de trois membres : Steckel pour Vienne, Abraham, représentant berlinois et Maeder pour l'école zurichoise.

Marinelli relève qu'aucune précision n'est donnée sur la façon de noter et d'exploiter le rêve ; le but poursuivi consiste à « élucider des exemples probants de symboles oniriques inconnus jusque-là[2]Contre toute attente, la collecte n'est pas transmise au Jahrbuch mais au Zentralblatt. Rapidement, les communications affluent de toutes parts, s'entassent sur les bureaux, avant d'être triées et publiées dans la revue. Les longues analyses de rêves cèdent la place à des « abrégés » pratiques. Le support de la revue renforce, par sa forme, l'univocité de la traduction et l'impersonnalité du procédé et les rêveurs se voient congédiés ou réduits à l'espace anonyme du texte.

L'école de Zurich ne tarde pas à afficher son effroi devant les interprétations intuitives de Steckel qui inondent le public profane. Pourtant, même à l'intérieur de la clinique du Burghölzli, l'exactitude revendiquée du procédé scientifique, garantie par des tests standardisés et l'observation permanente des patients, ne saurait effacer le caractère également intuitif des interprétations.

Le débat mené par Steckel correspond, en apparence, à ce que souhaitait Freud, mais bientôt, des divergences de fond irréductibles apparaissent entre les deux hommes. Comme Adler, Steckel s'appuie encore sur la doctrine des périodes de Fliess, avec lequel il partage, en outre, le même prénom (Wilhelm) et il plaide pour une réévaluation du contenu manifeste au détriment du contenu latent. Tout ce qu'il collecte patiemment dans le Zentralblatt constitue progressivement le terreau d'un travail qu'il publie, sous la forme d'un manuel en 1911, intitulé Die Sprache des Traumes. Eine Darstellung der Symbolik und Deutung des Traumes in ihren Beziehungen zur kranken und gesunden Seele, für Ärzte und Psychologen,[3]
Le langage du rêve. Une présentation de la symbolique et de l'interprétation des rêves dans leurs rapports au psychisme malade et sain, pour médecins et psychologues. Il précède de quelques mois la parution de la troisième édition de la Traumdeutung, qu'il concurrence directement. Le commentaire de Freud, polémique, est d'une violence inouïe.

« Le nouveau livre de Steckel est comme toujours riche de contenu ; le cochon trouve des truffes, –mais pour le reste une cochonnerie, sans une tentative de synthèse, plein de généralités creuses et de nouvelles généralisations de travers, fait avec une négligence incroyable. Cacatum non est pictum. (Chié n'est pas peint. N.d.t). Il représente l'inconscient pervers, non corrigé, Adler le moi paranoïaque». [4]

Freud trouvera chez Ferenczi un soutien indéfectible, comme le révèle un courrier du 8 avril 1911.

« Je n'ai pas encore lu le livre jusqu'au bout. Dans la première moitié, j'ai fait quelques annotations en marge, que je vous envoie ci-joint. C'est une tâche pénible pour un être humain que d'aller jusqu'au bout de ce salmigondis. Votre comparaison avec « un cochon qui farfouille dans un massif de fleurs s'est pleinement confirmée».[5]

Ferenczi propose d'écrire un compte rendu à ce sujet dans le Jahrbuch, mais il ne verra jamais le jour.

Si Freud tient tellement à apporter des correctifs à la démarche de Steckel après avoir lui-même encouragé l'élargissement du champ des rêves typiques, c'est parce que la collecte des élèves tend à remettre en cause la formule de base selon laquelle tout rêve est accomplissement de désir. Les théories concurrentes surgissent, qui se prétendent universelles et trouvent confirmation dans la surabondance des rêves collectés et publiés dans les périodiques. Steckel est particulièrement sensible à la conception de l'hermaphrodisme plaidée par Adler. Dans ces théories psychobiologiques, la question de l'accomplissement de désir se voit subordonnée à des tendances prospectives et non plus « rétrospectives ». Dans ce cas de figure, le rêve n'est plus qu'une métaphore dans la direction d'une « protestation virile ».

Qu'il existe un rapport entre l'augmentation des ventes de la Traumdeutung et la mise en circulation des premières revues, ceci semble peu discutable. Il faudra à Freud, en effet, plus de huit ans pour écouler les 600 exemplaires de l'édition originale éditée en 1899 et seulement deux ans pour vendre les 1050 exemplaires de la deuxième édition qui voit le jour en 1908. La fondation des deux revues en 1909 et 1910, la fièvre de publication et l'impératif de progrès produisent un feed-back épistémique qui ouvre le texte à de multiples remaniements et à une accélération des rééditions.

Il est extrêmement difficile d'éliminer les effets déclenchés par l'usage que fait Steckel de la symbolique des rêves avec le matériel collecté dans le Zentralblatt. Globalement, Freud est débordé d'un côté par les impacts de « l'interprétation à la Steckel », de l'autre par l'insistance de Jung, qui voit là l'occasion rêvée « d'accentuer une nouvelle fois la différence entre la véritable psychanalyse et celle de Steckel».[6]

Au nom de la scientificité, dont le Jahrbuch est le garant, Jung tente de prendre la main sur la question de l'interprétation des rêves et exige que le contrôle soit réservé à un cercle restreint de médecins. Cinq mois avant la publication de la troisième édition de la Traumdeutung, il adresse un courrier à Freud qui se résume à un catalogue de propositions censées remédier aux manques théoriques et méthodologiques de l'édition de 1908.

« Je tiens beaucoup à ce que mes élèves apprennent à comprendre les rêves du point de vue de la dynamique de la libido ; aussi constatons-nous douloureusement l'absence de ce qui est personnel-pénible dans vos propres rêves. On pourrait peut-être remédier à ça si vous placiez aux côtés du rêve « Irma » une analyse typique d'un rêve de patient où les derniers motifs réels seraient découverts sans ménagements [...] J'ai pu constater, chaque fois, que l'incomplétude des rêves qui servent d'exemples principaux donne lieu à des mécompréhensions et rend de manière générale plus difficile la compréhension de l'élève [...] On ne peut évidemment pas se dénuder complètement, mais peut-être un modèle ferait-il cela». [7]

Marinelli fait remarquer qu'en jouant l'analyse didactique contre l'auto-analyse freudienne, Jung, dès l'année 1911, entame un débat qui mènera droit à la rupture. Il s'agit bien d'abandonner la primauté reconnue à l'autoanalyse de Freud en s'appuyant sur l'argument de la rigueur méthodologique. Dans la logique de l'école zurichoise, les tests d'association et une formation rigoureuse devaient remédier aux faiblesses de la technique freudienne. Cette critique, essentiellement épistémologique n'échappe pas à Freud, dont la réponse, constitue un modèle de clarté et de précision.

« Le lecteur ne mérite pas qu'on se déshabille encore davantage devant lui. On ne doit donc demander à aucun rêve plus que ce pourquoi il figure là. L'un illustre la déformation (Enstellung), l'autre le matériel infantile, un troisième la réalisation du désir mais aucun n'illustre la totalité de ce qu'on peut demander au rêve, justement parce que ce sont mes rêves personnels. En ce qui concerne toutefois les corpora vilia (les corps vils), dans les rêves de qui on pourrait tout découvrir sans ménagement, ce ne peuvent être que des névrosés, des patients et la communication de leurs rêves s'excluait pour la raison que les secrets de la névrose ne peuvent être présupposés alors que la Traumdeutung devait justement amener leur découverte».[8]

Freud ne retiendra pas les propositions de Jung pour la troisième édition mais, pour la première fois, la certitude dans l'immuabilité de la Traumdeutung est ébranlée. À partir de 1911, il fait appel à un non médecin, Otto Rank, pour donner une nouvelle impulsion à la collecte des symboles. Le but est d'apporter une réponse, à la fois, aux interprétations débridées de Steckel et à la rigueur méthodologique prônée par Jung.

La collaboration avec Rank vise un objectif précis qui consiste à lier très étroitement rêve typique et rêve œdipien, afin d'asseoir la formule selon laquelle le désir onirique est exclusivement sexuel. Parallèlement, Rank déplace la discussion sur un autre terrain : celui du mythe, de l'histoire et de la littérature. Progressivement, Freud fait de la corrélation entre interprétations issues de la pratique privée et matériel extra-clinique le critère de leur validité.

« Les symboles oniriques qui ne pourraient pas être étayés par les mythes, les contes, les coutumes populaires sont vraisemblablement douteux». [9]

À l'instigation de Freud, Rank s'engage dans la voie inverse de Steckel et la revue du Jahrbuch devient le lieu d'un véritable marathon interprétatif de 75 pages, publié dans le deuxième volume de l'année 1910. Cette recherche, circonstanciée, en deux parties, est enrichie par des annexes, numérotées, subdivisées en fonction des thèmes et corrélées avec le texte principal.[10]

À partir de 1909, les deux revues sont totalement traversées par les débats autour de la Traumdeutung, dont les quatre premières éditions ne sont qu'un aperçu de l'agitation et de la fébrilité qui règnent dans le milieu psychanalytique. Entre 1911 et 1914, le Zentralblatt publie pas moins de 127 articles consacrés explicitement et directement à l'interprétation du rêve. Sur quatre-vingt-treize contributions, le sommaire du Jahrbuch répertorie également une vingtaine de textes sur ce sujet. Ce constat, relativement simple à vérifier, indique que la Traumdeutung s'est essentiellement construite « à l'arrière-plan », dans les correspondances et les revues, ce que le lecteur actuel perd de vue. Par ailleurs et de façon plus générale, en inventant des titres de volumes qui n'ont parfois jamais existé du vivant de Freud, les traductions françaises, diffusées dans la collection P.U.F et dirigées par Jean Laplanche brouillent encore un peu plus les pistes, au point d'effacer l'historique et la complexité des différents régimes de publications.

Les entreprises éditoriales du Jahrbuch et du Zentralblatt sont asphyxiées par les débats houleux entre les rédacteurs respectifs, Jung et Steckel et le directeur de production, Freud dans les deux cas. Afin de sortir d'un tel bourbier, celui-ci entreprend de réaliser d'autres projets, parfois anciens, comme le lancement d'une troisième revue, création qui sera fatale aux deux autres.

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[1]Sigmund Freud-Ernest Jones, Correspondance complète (1908-1939), Paris, P.U.F, 1998, Lettre de Jones du 12 .2.1910.

[2]Zentralblatt für psychoanalyse, 1, 1910-1911, p.135.

[3]Wilhelm Steckel, Die Sprache des Traumes. Eine Darstellung der Symbolik und Deutung des Traumes in ihren Beziehungen zur Kranken und gesunden Seele, für Ärzte und Psychologen (1911), J.F Bergmann, Wiesbaden, 3ème édit.Read Book, 2013.

[4]S.Freud-C.G.Jung, op .cit . , Lettre de Freud du 14.3.1911.

[5]S. Freud- S. Ferenczi, op. cit. , Lettre de Ferenczi du 8.4.1911.

[6]S.Freud- C.G. Jung, op.cit. , Lettre de Jung du 8.11.1911.

[7]Ibid, Lettre de Jung du 14. 2. 1911.

[8]Ibid, Lettre de Freud du 17.2. 1911.

[9]Les premières psychanalyses. Minutes de la Société psychanalytique viennoise, 3 vol, séance du 10 novembre 1909, Paris, Gallimard, 1979.

[10]Otto Rank, « Ein Traum, der sich selbst deutet », in Jahrbuch der Psychoanalyse, 2, 2ème demi-tome, 1910.