Freud et ses vieilles divinités dégoûtantes

Les vrais grains de sable et les fausses perles de la collection

Parmi les pionniers de la première génération qui rencontrèrent Freud au 19, Berggasse en 1899, dans son trois pièces du rez-de-chaussée, alors qu’il s’apprête à publier la Traumdeutung, nul ne pouvait pourtant ignorer qu’il avait commencé une petite collection d’antiquités soigneusement alignées sur sa table de travail...

Freud, dès 1908, déménage sa « Praxiswohnung » au premier étage. C’est également un trois pièces constitué d’une salle d’attente, un cabinet de consultation et un bureau qui renferme sa bibliothèque. Il reçoit ses différents visiteurs dans son bureau qui n’est accessible que par le cabinet de consultation.

Qu’il installât sa collection de plus en plus imposante exclusivement dans ces deux dernières pièces saturées de vitrines, d’étagères et de consoles jusqu'à la suffocation, (dont un petit assemblage qui restera définitivement sur la table de son bureau) cela ne pouvait échapper à personne et aurait dû logiquement éveiller la curiosité intellectuelle de ses contemporains sur les liens potentiels qu’elle entretenait avec la pratique freudienne et le travail d’élaboration théorique qui l’accompagne.

Il n’en fut rien. Aucune signification indexée à la genèse ou au développement de la psychanalyse ne lui fut officiellement assignée par les cercles viennois, londoniens ou américains. La collection restera cantonnée dans un domaine étrangement excentrique à la psychanalyse en contradiction totale avec la pratique même de Freud qui n’hésite pas à l’intégrer en plein cœur du transfert et de la cure sous couvert d’apports didactiques auprès de ses patients.

En effet, dès 1909, Freud publie son texte : Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle dans une revue, Jahrbuch für psychoanalytische und psychopathologische Forschungen ; dans un chapitre intitulé Introduction àl’intelligence de la cure on peut lire : « je lui [l’homme aux rats] explique brièvement les différences psychologiques qui existent entre le conscient et l’inconscient, l’usure que subit tout ce qui est conscient, tandis que l’inconscient reste relativement inaltérable, en lui montrant les antiquités qui se trouvent dans mon bureau. Ces objets proviennent de sépultures ; c’est grâce à l’ensevelissement que ces objets se sont conservés. Pompéi ne tombe en ruines que maintenant, depuis qu’elle est déterrée ». [1]

On peut avancer quelques explications à l’absence d’investigations du vivant de Freud. D’une part, celui-ci n’a jamais écrit sur sa collection. Il avait apparemment décidé de ne pas analyser sa passion (Leidenschaft) de collectionneur qu’il comparait, dans une lettre à son médecin Max Schur, à son «  intoxication » (Sucht) au tabac, laquelle devait favoriser l’apparition d’un cancer de la mâchoire. Il s’agit donc d’une affaire apparemment « personnelle », pour ne pas dire intime. C’est une collection privée (Privatsammlung) dont l’ordonnance, obéissant avant tout à une passion individuelle, est réfractaire, par définition, à une logique généralisante. D’autre part, ce qui constitue un argument plus probant, la collection échappe à une systématisation a minima qui permettrait l’ébauche d’une saisie car elle s’accroît lentement sur quarante ans, intégrant en permanence de nouveaux objets, souvent fortuits, dont on ne saisit pas le rapport à l’ensemble. Le caractère vivant de la collection ne tient pas à la réalisation d’un idéal de totalisation et d’universalité mais à l’introduction de nouvelles acquisitions qui reconfigurent l’ensemble et de façon toujours éphémère. On peut facilement s’imaginer à quel point un tel arrangement pouvait laisser perplexes des psychanalystes entièrement préoccupés d'asseoir les principes fondamentaux de la psychanalyse et l’universalité du complexe d’Œdipe.

Vers la fin de la 2ème guerre et les années suivantes ce sont les anciens patients ou des anciens visiteurs qui, avec leurs souvenirs, leurs impressions, vont fabriquer après coup une collection imaginaire et investir un territoire contourné, inexploré par les chercheurs et les spécialistes de Freud. Ils témoigneront de la fascination qu’elle exerçait sur eux ou de leur scepticisme à son égard. En 1944, l’américaine Hilda Doolittle, plus connue sous son nom d’écrivain H.D publie son journal Writing on the Wall (réédité en 1956 sous le titre Tribute to Freud) où elle relate son analyse avec Freud en 1933. Elle écrit : « je ne m’attendais pas à le trouver entouré de ces trésors, dans un musée, un temple ».[2] Autre témoignage, nettement moins emphatique : dans une biographie datée de 1951 le jazzman Spike Hugues rapporte une visite qu’aurait effectuée  son beau-père Battiscombe (Jack) Georges Gunn, égyptologue anglais renommé, lequel avait participé aux fouilles sur le site égyptien de Tell el Amarna en 1923. Il écrit : « il n’y a pas vraiment de raison de raconter cela, mais mon beau-père qui, jusqu’à sa mort en 1950, fut professeur d’égyptologie à Oxford, fut amené un jour à Vienne à contempler la collection d’antiquités égyptiennes de Freud. Celui-ci nourrissait une fierté touchante par rapport aux innombrables statuettes et scarabées qui ornaient sa table de travail et se fit souvent photographier avec eux. Jack, qui rendit une visite de courtoisie à Freud, jeta un œil sur la collection et avec tact changea de sujet ; presque tous les objets étaient des copies ». [3]

Ces deux descriptions au cœur de la même collection appellent un commentaire : la question de la contrefaçon /falsification en dit moins sur la qualité supposée des objets de la collection qu’elle ne reflète les préjugés des observateurs pris dans les rets de leur rapport à Freud : quasi vénération d’une patiente pour son analyste ou défiance d’un érudit à l’égard de Freud le scientifique.

Erica Davies, qui à largement contribué à l’identification des objets de la collection lorsqu’elle était conservatrice au Musée Freud de Londres, fait remarquer avec beaucoup de pertinence que ces témoignages publiés, traduits en plusieurs langues et largement commentés (en ce qui concerne au moins HD) dans certains milieux universitaires transforment des opinions en faits.

« Avec le temps, de tels « faits », lorsqu’ils sont suffisamment répétés, prennent la patine de l’authentique, exactement comme le grain de sable dans l’huître qui, avec le temps, se transforme en perle ».[4]

Avec cette comparaison très délicate et imagée Erica Davies met le doigt sur une difficulté qui persistera jusque dans les années 1990, donc pratiquement un demi-siècle, dès qu’il s’agit de la collection. Les spécialistes de Freud n’avaient pas grand-chose à lire sur la question, la plupart ne l’avaient même pas vue et encore moins étudiée mais le plus déconcertant réside dans le fait qu’ils n’ont pas manqué de donner leur avis sur la « vraie nature » de la collection Freud, un avis partagé, unanime et ferme à défaut d’être vraiment éclairé. Pour la plupart il devint vite évident que la collection Freud était « avant tout égyptienne, grecque et romaine et constituée principalement de statuettes figuratives issues des fouilles archéologiques ». En d’autres termes, Freud collectionnait des reliques de la prestigieuse culture occidentale.

Abordé sous des aspects strictement esthétiques, cet assemblage ne serait qu’une accumulation d’antiquités comme on en trouve dans la plupart des musées et des collections privées de la fin de siècle très en vogue dans les familles viennoises de la bourgeoisie. 

Lorsque les chercheurs, accessoirement, commentent la présence de nombreuses pièces chinoises de la dynastie Tang, que Freud acheta dans les années 1930, c’est régulièrement pour en dénoncer la qualité douteuse ou les contrefaçons. Evoquant un travail de Robert Neuburger intitulé Freud collectionneur, Eric Pigani écrit la chose suivante :  « Freud possédait 2000 objets issus de diverses civilisations méditerranéennes disparues (égyptiens en majorité, grecs étrusques, romains) et quelques vieilleries chinoises à l’authenticité douteuse, dont une figurine trapue qui avait l’honneur de figurer seule sur la partie droite de son bureau et que Freud devait saluer tous les matins ».[5] Ce qui est pointé, c’est la présence indécente de cet ensemble chinois, l’anomalie du traitement réservé à une statuette jugée inesthétique et la bizarrerie de Freud, l’homme des lumières, se livrant à un exercice incongru. A cet endroit, la remarque de E. Pigani, si elle se voulait désobligeante, (ce qui n’est pas certain) peut parfaitement s’inverser et prendre valeur de compliment à l’adresse d’un scientifique peu enclin à céder aux conventions.

Le premier catalogage sérieux, de visu, ne sera effectué qu’en 1986 à Londres, dans la maison du 20, Maresfield Gardens où Freud séjourna les quinze derniers mois de sa vie. Anna continuera d’y vivre et d’y travailler jusqu’à sa mort en 1982. Conformément à la dernière version du testament de Freud rédigé en juillet 1938, elle était l’unique héritière de la collection d’antiquités et de la bibliothèque de psychanalyse. Deux mois après la fuite de Freud en Angleterre, la collection fut livrée à Londres par l’intermédiaire de la firme d’exportation viennoise Baüml réquisitionnée par les nazis.

Dans son propre testament Anna léguait la maison à une fondation (The New-Land Institut) appartenant à l’analyste américaine Muriel Gardiner afin d’en faire un musée. En juin 1986, un mois seulement avant l’ouverture du musée au grand public, les documents et les acquisitions de la famille Freud étaient toujours en cours d’inventaire, sous l’impulsion de son premier directeur et conservateur David Newlands. Steve Neufeld, quant à lui, fut chargé du catalogage des antiquités, stockées dans des caisses avant d’être exposées.

001La mise en catalogue systématique mobilisa l’attention des experts en archéologie et en histoire de l’art lorsqu’il fut question d’identifier un couvercle de sarcophage romain que Freud avait acquis en 1930. Ce relief funéraire constitue une des pièces les plus précieuses et représente un épisode de l’Iliade. Après qu’Achille eut tué le héros troyen Hector pour venger son ami assassiné Patrocle, Priam, père d’Hector et roi de Troie rachète le corps de son fils pour l’enterrer. Contrairement à ce que Freud a toujours affirmé, la frise ne représente pas la mort de Patrocle mais le rachat du corps d’Hector. On suppose que Marie Bonaparte avait offert à Freud un premier fragment de cette fresque en 1930. Le 5 novembre de la même année Ludwig Pollack, archéologue et marchand d’art, offre à Freud un deuxième fragment. Molnar fait remarquer que Freud acheta cette deuxième pièce sur le champ. En 1986, cet objet était encore activement recherché dans toute l’Europe et faisait l’objet d’une publication abondante dans les revues spécialisées qui le tenaient pour « perdu ».[6]

En 1926, un long commentaire fut publié à Vienne avant que cette fresque ne devienne propriété de Freud par des voies quelque peu obscures.[7]

Les tentatives d’identification révélèrent bien d’autres surprises, prenant à contre-pied les négligences, les idées reçues, voire les malentendus qui ponctuaient régulièrement les publications des psychanalystes, des historiens et des experts en esthétique depuis une cinquantaine d’années.

En effet, les premiers visiteurs du musée, a priori moins informés, découvrirent avec un peu d’attention et beaucoup d’étonnement que les antiquités égyptiennes, grecques et romaines, certes majoritaires, côtoyaient, parfois sur les mêmes étagères, des objets de Nouvelle-Guinée, des pays mésoaméricains, d’Orient , du continent asiatique et d’Afrique.

Les figurines des civilisations disparues partageaient l’espace avec des vases, des masques, des gorgones, des miroirs, des amulettes, des scarabées et des objets minuscules, telles des intailles, des bagues, des perles. S’y trouvaient également des talismans, des fragments de sarcophages, des sceaux cylindres et des idoles anthropomorphiques. L’attention, pour l’oeil un peu curieux se porte également sur une série d’objets qui ne doivent absolument rien aux fouilles archéologiques comme cette lampe à huile du XIIe siècle, d’un type extrêmement rare, utilisée dans les fêtes juives, une Menorah de Hannukah que Freud ne considérait pas comme un objet rituel mais comme partie de sa collection, ce qu’attesterait le numéro d’inventaire qui lui est attribué.

L’observateur un peu averti, sans être expert, perçoit rapidement que cette collection n’est pas le simple décor d’un intérieur au tournant du siècle car elle contient des objets qui en aucun cas n’auraient pu être accueillis dans des musées d’antiquités ou des collections privées conventionnelles. Le guide écrit du musée de Londres indique d’ailleurs explicitement que certaines pièces auraient davantage leur place «  dans un musée ethnographique ».[8] Mais ce qui frappe surtout le visiteur de passage, c’est l’incroyable impression d’entassement, d’encombrement, d’assemblage de bric et de broc où de multiples objets sont à peine distinguables les uns des autres.



[1] S.Freud [1909], Bemerkungen über einen Fall von Zwangsneurose (Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle : l’homme aux rats), in Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F, 1954,   p. 213.

[2] Hilda Doolittle [1944], Writing on the wall, Visages de Freud, Paris, Denoël, 1977, p. 67.

[3] Spike Hugues, Second Movement-Continuing the Autobiographie, Museum Press, London, 1951, p. 10.

[4] Erika Davies, « Eine Welt wie im Traum », Freud’s Antikensammlung, in catalogue de l’exposition: Meine…alten und dreckigen Götter, Aus Sigmund Freud’s Sammlung, édité par Lydia Marinelli, Stroemfeld Verlag, Frankfurt am Main, 1998, S.96.

[5]Erik Pigani, Les collectionneurs sont-ils névrosés ? http://razorland55.free.fr/Word/psychomag.pdf

[6] Sigmund Freud, Chronique la plus brève, carnets intimes 1929-1939, annoté et présenté par Michael Molnar, Albin Michel, Paris,1992, note pour l’entrée du 5 novembre 1930, p. 279.

[7] Jahresheft des Österreichen Archäologischen Institut in Wien, vol.XXIII, 1926.

[8] 20, Maresfiled Gardens, A guide to the Freud Museum London, Serpent’s Tail, London, 1998, complété après 2008.

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