Science des rêves et science des revues

 Lydia Marinelli et les revues freudiennes

 

La revue, mode de circulation du Publikum

Si les textes tardifs de Freud s'adressent à des lecteurs profanes avec un style peu académique, ces travaux sont précédés d'une période pendant laquelle il tente de familiariser un public avec un vocabulaire précis, celui de la psychanalyse. La construction d'un public spécialisé et néanmoins « fictif » exerce une influence considérable sur sa manière d'écrire, comme il le confie ouvertement à Jung. C'est désormais au Jahrbuch qu'est confié le débat scientifique.

« Je me suis dit que, dès lors que paraît le Jahrbuch, je peux changer la manière (Darstellungsweise) de présenter mes travaux. Il y a un public psychanalytique (ein psychoanalytisches Publikum) et je puis écrire pour lui et m'épargner de revenir chaque fois sur les présuppositions élémentaires et de réfuter les objections primitives. Si quelqu'un qui n'a pas de formation préliminaire n'y comprend rien, on peut mettre cela sur le compte de son ignorance, tout comme s'il prenait en main, sans avoir rien appris que les quatre opérations, un traité où on calcule avec des intégrales».[1]

Le nouvel instrument éditorial produit un public, affecte l'écriture mais contamine également une autre organisation qui deviendra centrale pour l'institutionnalisation de la psychanalyse : les congrès internationaux.

À partir du moment où la revue organise des modes particuliers de relation autour de certains points d'érudition, Freud exige que le deuxième congrès, prévu à Nuremberg le 30 et 31 mars 1910, soit destiné à des fonctions autres que scientifiques.

« Si cela vous convient, je passe aux autres questions concernant le congrès. Je pense que cette seconde [rencontre] a une autre base que la première. À ce moment-là il nous fallait avant tout nous montrer mutuellement combien il y avait à dire et à travailler ; le résultat naturel a été la fondation du Jahrbuch. Depuis lors le Jahrbuch a occupé la place qui lui revient et montre aussi à des cercles plus larges que nous avons beaucoup à dire. Le congrès peut donc maintenant se consacrer à d'autres tâches, j'entends à l'organisation et à la discussion de certains points de principe importants. Peut-être seulement peu de conférences, choisies (c'est comme si l'art de la typographie avait depuis lors été inventé pour nous et que la tradition orale avait perdu sa valeur) mais davantage d'attention pour des questions pratiques, qui concernent le présent et le futur immédiat».[2]

On peut percevoir, au passage, la pointe vive et ironique, contenue dans la parenthèse, concernant une hypothétique subordination de la tradition orale au média écrit, petite phrase que Marinelli prélèvera pour mettre en exergue à son propre texte de recherche.

Compte tenu de ces reconfigurations opérées par l'arrivée des revues, il devient difficile et embarrassant d'identifier uniquement le Publikum à une entité quelconque, que ce soit sous la forme d'un destinataire, d'un lecteur ou d'une communauté d'érudits. Poser les choses de cette manière, c'est exclure toute chance de comprendre l'opération qui s'effectue entre le Gelehrter, le savant, l'écrivain qualifié et le lecteur et d'en saisir les conditions de possibilité.

21 kantEn 1983, dans le cadre du cours au Collège de France, Michel Foucault s'empare magistralement de ces questions, notamment dans la leçon du 5 janvier[3] qu'il veut consacrer au célèbre opuscule de Kant intitulé Réponse à la question : qu'est-ce que les lumières ?, Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung.[4]. Ce texte lui paraît en effet recouper exactement et formuler en termes tout à fait serrés, un des problèmes dont il tient à parler cette année-là, à savoir « le rapport du gouvernement de soi et du gouvernement des autres ». Cette leçon inaugurale du 5 janvier est remarquable car les premiers mots de Foucault vont directement aux auditeurs. Il se plaint auprès d'eux de la forme du cours, de l'absence d'un canal de retour. À d'autres reprises Foucault évoque qu'il a un rapport d'acteur ou d'acrobate avec les gens qui sont là. Dans les derniers mois de ses constructions intellectuelles, la notion de « rapport », avec toute sa charge politique, occupera pour lui une place majeure.

Dans leur avertissement à la retranscription du Cours de Foucault, Ewald et Fontana nous rappellent d'ailleurs qu'il faisait son cours pour une « assistance, très nombreuse, composée d'étudiants, d'enseignants, de chercheurs, de curieux, dont beaucoup d'étrangers, ce qui mobilisait deux amphithéâtres. Michel Foucault s'est souvent plaint de la distance qu'il pouvait y avoir entre lui et son "public" et du peu d'échange que rendait possible la forme du cours. Il rêvait d'un séminaire qui fût le lieu d'un vrai travail collectif ».

En introduction, il fait donc une proposition en direct qu'il formule de la façon suivante.

« […]Mais ce que je voudrais tout de même, pas tellement pour vous mais égoïstement pour moi, c’est pouvoir rencontrer, alors Off-Broadway, en dehors du cours, ceux d’entre vous qui pourraient éventuellement discuter sur les sujets dont je traite cette année […]Et soit la semaine prochaine soit dans quinze jours, je vous proposerai une date et un lieu […] Encore une fois, il n’y a aucune exclusive contre le public dans son profil le plus général, qui a absolument droit, comme n’importe quel citoyen français, à bénéficier, si l’on peut dire, de l’enseignement qui se donne ici […] ».

Il s’agit bien pour Foucault de proposer les conditions pour que s’organise ce qu’on appellera provisoirement, faute de mieux, « un autre public » à partir du public « dans son profil le plus général ». On peut ici remarquer que cet « autre public » est assigné à un style et un lieu, le Off-Broadway, terme qualifiant à l’origine les pièces de théâtre ultra indépendantes, les comédies musicales qui ne rentrent pas dans les définitions du théâtre de Broadway et qui désigne également ces petites salles newyorkaises où elles sont jouées, loin des circuits commerciaux.

Quelques minutes plus tard, Foucault souligne encore l'importance des dates et des lieux de production, mais cette fois-ci, à propos d'un texte écrit, celui de Kant. Il fait valoir que le philosophe a écrit ces lignes en septembre 1784, avant la révolution française et, surtout, qu'elles ont été publiées, non pas dans un manuel mais dans une revue, en décembre, une revue emblématique des Lumières, la Berlinische Monatsschrift, (le Mensuel berlinois), suite à une polémique au sujet du mariage civil, défendu par l'éditeur du mensuel et vivement critiqué par le pasteur Zöllner. Excédé par ce qu'il n'est pas loin de considérer comme le terrorisme intellectuel des Lumières, Zöllner publie un petit texte en 1973 dans cette même Monatsschrift en posant la question : « Was ist Aufkärung ? ». Il obtiendra trois réponses, toujours dans la Monatsschrift, dont celle de Kant. Une grande partie de l'activité théorique de Kant a consisté à écrire des articles, des comptes rendus et des interventions dans plusieurs revues, notamment dans le Allgemeine Literaturzeitung ou le Teutsche Merkur.

Si Foucault insiste autant sur ce lieu de publication – la revue – c'est parce que cet espace éditorial et ce texte sur les Lumières, ensemble, conjointement, l'un avec l'autre, mettent en jeu une notion centrale pour Kant, celle de Publikum. Empruntant ses pas, Foucault définit le Publikum comme rapport – rapport entre le savant ou l'homme de culture (Gelehrter) et le lecteur (considéré comme individu quelconque).

Ce Publikum, il le qualifie également d'instance, car c'est une réalité concrète, parfaitement instituée. Ce n'est absolument pas une notion évanescente et vague.

Foucault ajoute que l'Aufkärung n'est rien d'autre que l'explicitation de ce rapport entre le savant qui écrit et le lecteur qui lit, plus précisément, entre une compétence et la lecture, se gardant bien d'une quelconque « personnalisation » du Publikum. Cependant, l'existence de ce rapport est totalement conditionnée par des formes particulières d'expression, des modes de circulation, ce que Foucault va marteler avec les mots de manière quasi obsédante et circulaire.

« Ce rapport entre l'écrivain et le lecteur [...] au XVIIIe siècle ne passait pas tellement par l'Université, ça va de soi, ne passait pas non plus tellement par le livre, mais beaucoup plutôt par ces formes d'expression qui étaient en même temps des formes de communautés intellectuelles, constituées par les revues et par les sociétés ou académies qui publiaient ces revues. Ce sont ces sociétés, ces académies, ce sont ces revues aussi qui organisent concrètement le rapport entre, disons, la compétence et la lecture dans la forme libre et universelle de la circulation du discours écrit. Et ce sont, par conséquent, ces revues, ces sociétés et ces académies qui constituent l'instance [...] qui correspond à cette notion de public [...] Le public, c'est une réalité, une réalité instituée et dessinée par l'existence même de ces institutions comme les sociétés savantes, comme les académies, comme les revues, et ce qui circule à l'intérieur de ce cadre ».

Ce Publikum, tel qu'il est articulé par les deux philosophes est diamétralement opposé à un public « digestif », consommateur de savoir, public du capitalisme mondial intégré.

Dans une reprise de son commentaire sur Kant, publié dans Dits et Écrits [5], Foucault sera sans pitié pour la vulgate.

« De nos jours, quand un journal pose une question à ses lecteurs, c'est pour leur demander leur avis sur un sujet où chacun a déjà son opinion : on ne risque pas d'apprendre grand-chose. Au XVIIIe siècle, on préférait interroger le public sur des problèmes auxquels justement on n'avait pas encore de réponse. Je ne sais pas si c'était plus efficace ; c'était plus amusant ».

Sans entrer dans le détail de l'opuscule kantien, on peut cependant souligner qu'il débute immédiatement par la réponse à la question posée par Zöllner : les Lumières, comme usage de la raison, c'est la sortie (Ausgang) de l'état de minorité (Unmündigkeit). La première partie du texte est une critique très virulente des maîtres à penser et des tuteurs (Vormünder), qui, avec la complicité des victimes, persuadent ces paisibles créatures qu'il est préférable qu'elles continuent à rester dans l'état de minorité (morale et intellectuelle), à se laisser conduire pour tous les actes de leur vie par ceux qui exercent une « haute direction sur l'humanité ». Kant précise que l'état de minorité résulte de la paresse et la lâcheté et il prend trois exemples particulièrement intéressants pour les psychanalystes : le livre qui peut me dispenser de penser par moi-même, le directeur de conscience (Seelsorger) et le médecin.

Tous trois font autorité et les hommes, par facilité, pour se dispenser d'un travail long et difficile, s'en remettent à eux.

On ne peut qu'être frappé par la résonnance de ce texte avec les préoccupations de Freud pour libérer la psychanalyse d'une théorie de la connaissance et l'arracher d'une pratique spirituelle, religieuse et/ou médicale.

Avec la création du Jahrbuch, Freud tente de mettre en circulation de nouveaux modes de travail entre les pionniers, les disciples et les élèves autour de points de spécialisation, mais bientôt, Ferenczi pointe les dangers qui guettent la nouvelle science, à savoir la prolifération d'analystes « sauvages », danger que la nouvelle revue, à elle seule, ne saurait écarter, malgré ses prétentions d'orthodoxie. Afin de surveiller « la piraterie scientifique », germe chez Freud et son ami hongrois l'idée d'une « organisation internationale permanente » dont le Jahrbuch deviendrait, de fait, le bras armé, à moins que ce ne soit l'inverse.

« Nous ne pouvons prendre la responsabilité de toutes les inepties que l'on colporte sous le nom de psychanalyse ; en plus du Jahrbuch nous avons donc besoin d'une association qui puisse garantir dans une certaine mesure que ses membres appliquent effectivement la méthode psychanalytique selon Freud et non quelque méthode mijotée pour leur usage personnel».[6]

Le 31 mars 1910, lors du Congrès de Nuremberg, est effectivement entérinée la création de cette organisation permanente, sous la forme de l'Association Psychanalytique Internationale (IPV) largement dominée par la langue allemande. Cette création est décisive pour la psychanalyse à plusieurs titres.

Elle constitue d'abord la première tentative officielle de faire du lien entre les membres de jeunes associations qui ne se connaissent pas beaucoup d'un pays à l'autre (sections locales de Vienne, Berlin et Zurich). Mais, pour reprendre l'expression utilisée par Ferenczi, elle est surtout une instance qui permet « de séparer le bon grain de l'ivraie et d'éliminer ceux qui ne reconnaissent pas ouvertement et explicitement les thèses fondamentales de la psychanalyse ». C'est bien dans cet espace que vient se loger la référence à une « garantie » dont on continue encore aujourd'hui de mesurer les effets dévastateurs.

Sur la proposition du Hongrois, déclenchant l'ire des Viennois, Jung est élu président de L'IPV pour un mandat de deux ans, renouvelable, et son collègue suisse Franz Riklin, nommé secrétaire par le président.

27 correspondenzblatt 1Le Jahrbuch a déjà édité deux numéros et 575 pages de recherches mais L'IPV se dote néanmoins d'un autre organe de presse, officiel, interne, réservé aux membres contre une petite contribution financière : le Correspondenzblatt der IPV, Bulletin de correspondance de l'Association Internationale de Psychanalyse, « destiné à donner à tous les membres les nouvelles susceptibles de les intéresser, annonces de réunions, de publications, etc. », dont le 1er numéro paraît en juillet 1910.

Ce petit bulletin, de quatre à huit pages maximum, sans aucune prétention scientifique, jouera par la suite un rôle central comme marque, signe distinctif du rapport des différentes revues à L'IPV.

À partir du moment où Jung est aux commandes de L'IPV, donc du Correspondenzblatt et rédacteur principal du Jahrbuch, il peut légitimement compter sur le développement futur de cette même revue et l'accroissement de son prestige, mais cette option est vigoureusement rejetée par Freud. De façon déroutante, celui-ci décide de fonder une deuxième revue, le Zentralblatt, d'une conception diamétralement opposée au Jahrbuch, dont il confie la rédaction aux deux Viennois Adler et Steckel.


[1] S.Freud-C.G.Jung, op.cit., lettre de Freud du 17.10. 1910.

[2] Ibid, lettre de Freud du 2.1.1910.

[3]Michel Foucault, Le gouvernement de soi et des autres, Cours au Collège de France (1982-1983), leçon du 5janvier 1983, Paris, Seuil, 2008.

[4] I. Kant, « Beantwortung der Frage : was ist Aufklärung ?  » (1784), In Berlinische Monatsschrift, décembre 1784, vol. IV, pp. 481-491, « Qu’est-ce que les Lumières , ? », in Œuvres, Gallimard, coll.  « Bibliothèque de la Pléiade », 1985, T.II.

[5]Michel Foucault, « Qu’est-ce que les Lumières ? », in Dits et Ecrits II, 1976-1988, Paris, Quarto Gallimard, 2001, pp.1381-1397.

[6] S.Ferenczi : « Rapport sur la nécessité d’une union plus étroite des tenants de la doctrine freudienne et projet pour la constitution d’une organisation internationale permanente », in Psychanalyse, I, Paris, Payot, 1968, p.162.

[7]E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Volume II, Les années de maturité 1901-1919, Paris P.U.F, p.73.

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