Science des rêves et science des revues

 Lydia Marinelli et les revues freudiennes

 

  Introduction

Attribuer le rayonnement institutionnel, clinique et théorique de la psychanalyse à une logique strictement interne, immanente, apparaît a priori comme une ineptie, mais dans les faits, il aura fallu attendre la fin des années 1990 pour que l’attention des chercheurs ne porte plus exclusivement sur la pertinence des concepts freudiens et l’histoire de leur réception. La question des moyens matériels, des formes littéraires orales et écrites, – discussions, conférences d’une part, monographies, journaux, bulletins, revues, support numérique, d’autre part – par lesquels la psychanalyse continue d’être présentée, diffusée et « portée » au public, (au sens ici le plus général), n’a suscité qu’un intérêt limité et tardif.

18 jahrbuch II 1910Le grand tournant éditorial amorcé par Freud, en 1909, par l'introduction de la toute première revue psychanalytique, le Jahrbuch, inaugurale d'une longue série, n'a fait l'objet d'aucune recherche ou problématisation sérieuse durant les quatre décennies qui ont suivi la deuxième guerre. Dans un texte de 1999[1], novateur par son sujet, Lydia Marinelli, jeune historienne des sciences et conservatrice du Musée Freud de Vienne précise les raisons d'une telle négligence. Le peu d'enthousiasme tiendrait à la discontinuité des sources, suivie d'une politique des archives extrêmement restrictive. En effet, Jones rappelle que tous les stocks de livres pour l'Allemagne et l'Autriche, y compris ceux du Verlag, ont été saisis à Leipzig en 1936 par la Gestapo, annonçant la mise à mort pure et simple de la maison d'édition par les nazis en 1938[2]. Quelques exemplaires des premières revues psychanalytiques occupaient discrètement le rayonnage des bibliothèques privées ou continuaient de circuler sous le manteau mais globalement, à Vienne et en Allemagne, l'ensemble des périodiques a subi le même sort funeste que les livres. Bien que les traces de ces revues n'aient pas été totalement effacées, reconstruire l'histoire de leur publication, à partir d'autres sources (notamment les correspondances) s'est révélé une tâche ingrate, longue et fastidieuse. À cela vient se greffer une gestion drastique des archives, imposée par la famille, qui a entravé l'accès aux documents connexes.             

Lydia Marinelli évoque également un autre motif, bien moins avouable, dans la mesure où il met l'accent sur cette forme d'académisme qui traverse toute l'histoire des sciences. Elle mentionne en réalité, non sans ironie, cette tendance durable des historiens qui consiste à ne jamais questionner les supports matériels de leurs propres publications, particulièrement les revues, (d'envergure souvent internationale), dont ils se servent pourtant avantageusement pour assurer la diffusion de leurs connaissances. Que l'ère scientifique, héritée tout droit de l'Aufklärung, des Lumières, ait engendré de nouvelles pratiques de publication au centre desquelles on trouve la création exponentielle et explosive des revues spécialisées, ce point, contradictoirement, n'a été traité qu'en marge. Prenant le risque, avéré, d'être mise au ban du milieu universitaire dont elle est elle-même issue, elle affirme que les historiens des sciences préfèrent concentrer leurs efforts sur l'histoire classique du manuel monographique, parce que cette forme de publication, véritable A.O.C de l'édition, est encore fortement idéalisée dans les milieux académiques jusqu'au début des années 2000. La réalité du marché éditorial et le net recul de la conception classique du livre au profit d'une nouvelle culture de l'écriture scientifique, dès la fin du XIXe siècle, constitue pourtant un démenti extraordinaire et d'une rare évidence.

La psychanalyse ne relève pas vraiment du champ habituel des historiens et la question de la production de savoir et de sa transmission est particulièrement ardue à traiter. En ce qui concerne les sciences, s'il est convenu d'admettre que la transmission orale a été progressivement supplantée par le média écrit, la tradition orale, constitutive de la psychanalyse entre dans une tension insoluble avec l'écrit.

29 zentralblattLorsque Freud lance ses deux premiers périodiques, le Jahrbuch, et dans la foulée le Zentralblatt, la succession et la violence inouïe des débats autour de l'orientation des contenus, impliquant respectivement l'école psychanalytique de Zurich et le cercle des élèves viennois, révèlent qu'il a bien recours à l'instrumentalisation politico-scientifique de la revue spécialisée. Ce premier réseau ne résistera pas plus de quatre ou cinq ans aux conflits internes et aux déboires commerciaux, mais il constitue un élément clé dans le processus d'institutionnalisation du mouvement psychanalytique au même titre que la création de l'Association Psychanalytique Internationale ou la tenue régulière des congrès. En s'emparant de l'instrument éditorial de la revue et d'une pratique du fragmentaire et du provisoire, la psychanalyse dessine, fabrique et organise un tout nouveau public, ein psychoanalytisches Publikum. Ce Publikum, qui n'est ni un objet, ni une entité mais un rapport, un mode de relation, pourrait bien correspondre à ce que Foucault, sur les traces de Kant, appelle encore plus précisément, « le rapport entre la compétence et la lecture dans la forme libre et universelle du discours écrit », se débarrassant au passage d'une quelconque personnalisation de ce rapport.

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[1]Lydia Marinelli, « Die Veröffentlichung der Psychoanalyse. Zur den Anfängen psychoanalytischer Zeitschriften ».[1999] in Tricks der Evidenz, Wien, Turia+Kant, 2009, pp. 29-55.

[2]E. Jones, La vie et l'œuvre de Sigmund Freud, volume 3, Les dernières années 1919-1939, Paris, P.U.F, 1961, p. 215.