Conférences de L'Unebévue 2013

doblin iAlfred Döblin et les hamçons bavards

par Xavier Leconte

Samedi 2 février 2013

à L'Entrepôt 7 à 9 rue de Pressensé 75014 PARIS 


Argument

La langue est une force productrice, à la fois sur le plan de la forme et des idées. Parfois ce sont les lois du rythme qui dominent, parfois ce sont les allitérations qui semblent guider, parfois les assonances.Celui qui n’a pas vécu cela ne connaît pas le phénomène essentiel de la langue vivante, qui n’est pas la langue de la philologie ni celle du dictionnaire. Mais elle est un phénomène prospère et concret, qui ne connaît pas de « mots » pas plus que le monde ne connaît d’objets isolés.

Alfred Döblin

Au printemps 1930 Freud se rend à Berlin pour la mise en place d’une nouvelle prothèse. Le séjour est plus long que prévu et il s’échappe trois jours dans la maison de pêcheur que son fils Ernst a acquis sur les bords de la Baltique. Il y fait « l’expérience d’un court vol de plaisance, le seul de sa vie ». À la fin du mois de juillet commencent des vacances dans les environs de Vienne. Deux jours après son installation, le 28 juillet 1930, il reçoit « une lettre tout à fait charmante » lui annonçant que le prix Goethe pour cette année lui avait été décerné. Ce n’est pas pour lui tout à fait une surprise : dans ses chroniques les plus brèves il notait déjà, à la date du 3 juillet, «le prix Goethe fait surface ». Dans la « charmante lettre » d’Alfons Paquet, poète, essayiste et romancier, secrétaire du comité chargé d’administrer le Prix, Freud peut lire ceci : « En vous décernant ce prix, vénéré Monsieur le Professeur, le Directoire souhaite manifester en quelle haute estime il tient les bouleversements opérés par les nouvelles formes de recherche créées par vous sur les forces qui modèlent notre époque. Par une méthode relevant rigoureusement des sciences de la nature, en même temps que par une interprétation hardie des allégories forgées par les poètes, votre recherche a ouvert un accès aux forces de pulsion de l’âme, et par là créé la possibilité de comprendre à leur racine l’apparition et l’édification de nombreuses formes de la culture, et de guérir des maladies dont jusqu’à présent l’art médical ne possédait pas la clé. Mais votre psychologie a fouillé et enrichi non seulement la science médicale, mais également le monde de représentation des artistes et des ministres de l’âme, des historiens et des éducateurs ».

Jones note que l’idée de cette nomination venait de Paquet. Il n’en dit pas plus le concernant, mais ajoute que ce dernier «fut soutenu, lors de la réunion qui eut lieu pour en discuter, par un psychiatre d’orientation psychanalytique, le Dr Alfred Döblin, qui représentait la Section de poésie de l’Académie prussienne des Arts. La majorité des membres du Comité qui comprenait de nombreux hommes d’église fut, après de longues discussions, contre cette nomination, mais aucun vote n’intervint. Les perspectives semblaient sombres, mais Paquet était décidé à surmonter l’opposition et y réussit après quelques semaines de discussions dans les coulisses ». Cette dernière indication, d’importance, Jones précise dans une note de bas de page que c’est le Dr Döblin qui la lui a communiquée le 6 avril 1954.

Le vaillant Alfred Döblin qui a défendu la cause de Freud devient donc sous la plume de Jones « un psychiatre d’orientation psychanalytique qui représentait la Section de poésie de l’Académie prussienne des Arts ». Formulation particulièrement incongrue, bien que littéralement juste, lorsqu’on sait que Döblin, en 1930, était un écrivain déjà célèbre qui venait de publier l’année précédente un roman qui avait fait grand bruit, Berlin Alexanderplatz . Il était certes également médecin psychiatre. En 1911 il installe son premier cabinet médical en médecine générale et neurologie, et commence à travailler à la Caisse d’Assurance Maladie. D’après le témoignage de Robert Minder, « il pratiquait les méthodes freudiennes dans sa clientèle populaire à Berlin-E st dès avant 1914, s’était soumis lui-même, en 1920, à une « analyse didactique » chez Georg Simmel, l’un des grands psychanalystes allemands e l’époque ».

« Plus tard, commente Minder, Döblin sera freudien et anti-freudien tout à la fois, de même qu’il sera marxiste et anti-marxiste ». La bévue de Jones, si c’en est une, indique vraisemblablement un malaise. Comment peut-on être à la fois psychiatre, psychanalyste et écrivain ? Selon les coordonnées d’une « polémique récurrente entre champ littéraire et champ psychanalytique », comme le souligne Jean-François Laplenie, il faudrait « protéger l’activité artistique de la concurrence, voire de la contamination par ce que Musil a nommé à la même époque la “puissance voisine, obscurément menaçante et attirante” de la psychanalyse ».

Or Döblin manie avec une grande délicatesse cette problématique aux allures paradoxales. Il considérait tout d’abord que sa pratique médicale ne constituait nullement une entrave à la création poétique. Bien au contraire, dans un manifeste retentissant et provocateur paru en 1913 dans le Sturm sous le titre : Aux auteurs de romans et à leurs critiques. Programme de Berlin, il lance ce conseil : « Qu’on aille à l’école de la psychiatrie, la seule science qui s’occupe de la totalité de l’être psychique ; elle a compris depuis longtemps la naïveté de la psychologie et elle se contente de noter les processus, les mouvements, — elle n’a pour tout le reste, et le pourquoi et le comment, qu’un hochement de tête et un haussement d’épaules. « Colère », « amour », « mépris » signalent des phénomènes sensibles, mais, au-delà, ces conjonctions de lettres primitives et ineptes ne disent rien. »


Il écrira plus tard, en 1941, que s’il s’est mis à étudier la psychiatrie c’est  parce qu’il voulait « la vérité, une vérité qui ne passe pas par les concepts où elle se dilue et s’effiloche ». Ce profond mouvement de défiance envers les entités abstraites et conceptuelles, ces « hameçons pour bavards », nous verrons qu’il est à situer dans un mouvement critique de l’époque dont une des figures majeures est Fritz Mauthner avec ses Contributions à une critique du langage. Döblin poursuit : « Je ne voulais nullement d’une simple philosophie, et encore moins de l’aimable apparence de l’art. J’avais déjà vécu des choses difficiles et je n’aimais pas les divertissements des gens bien en place, ni l’esthétisme, du moins étais-je répugné par ce que j’en voyais. En revanche, la vie dont je faisais l’expérience quotidienne était empreinte de sérieux et chargée d’énergie ; merveilleusement âpre, en outre, et terrible la Nature, dont nous participons aussi. »

À rebours, pourrait-on dire, mais n’est-ce pas le même geste, dans un discours d’hommage à Freud pour son soixante-dixième anniversaire il conclue en appelant les psychanalystes à se mettre à l’école de la littérature. Il rappelle que Dostoïevski, Ibsen et Strindberg ont écrit avant Freud et termine sur ces mots : « La littérature est un réservoir de connaissances très méprisé, une source et pas un affluent ».

Morceaux


Walter Benjamin, « La crise du roman », et « Petite histoire de la photographie », in Œuvres II, Folio essais, 2000.

Alfred Döblin, Le rideau noir, roman des mots et des hasards , Farrago, 1999.

Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz , Gallimard folio, 2009.

Alfred Döblin, L'assassinat d'une renoncule , Presses universitaires de Grenoble, 1984.

Alfred Döblin, Voyage babylonien , L'imaginaire Gallimard, 2007.

Alfred Döblin, Wang-Loun , Fayard, 1989.

Alfred Döblin, Voyage et destin , Editions du Rocher, 2001.

Alfred Döblin, « Des visages, des images, en vérité », in August Sander, Visage d'uneépoque, Bibliothèque visuelle , Schimer/Mosel, 1990.

Alfred Döblin, Sur la musique, conversations avec Calypso , Rivages Poche, 2002.

Alfred Döblin, Novembre 18, une révolution allemande , 4 tomes, Agone, 2008-2009.

Sigmund Freud, Lettres de jeunesse, Gallimard, 1990.

Sigmund Freud, Chroniques les plus brèves , Albin Michel, 1992

Sigmund Freud, « Allocution à Francfort dans la maison de Goethe », OC. Vol XVIII, PUF, 1994.

Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess , 1887-1904, Édition complète, PUF, 2006.

Jean-François Laplenie,« La psychanalyse dans Berlin Alexanderplatz : une place de choix ? » in Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin, sous la direction de Frédéric Teinturier, L’Harmattan, 2011

Jacques Le Rider, Modernité viennoise et crises d'identité , Quadrige/PUF.J acques Le Rider, Fritz Mauthner, Une biographie intellectuelle , Bartillat, 2012.

Jacques Le Rider, Crise du langage et position mystique: le moment 1901-1903, autour deFritz Mauthner , publié sur internet, Germanica 43/2008.

Michel Vanoosthuyse, Alfred Döblin , Belin, 2005.