PLACE PUBLIQUE 2011
CINÉ ET GALERIE VERTE.
Samedi 19 mars
à L'ENTREPÔT
7 à 9 rue de Pressensé 75014 Paris
Métro Pernety
Essentialisme ? communautarisme ? nationalisme ? racisme ? Réponses aborigènes : entre auto-destruction et création.
par Barbara Glowczwski et Géraldine Le Roux.
19.03.2011
La question de l'essentialisme a fait rage en anthropologie et dans les études culturelles des années 1990. Je persiste encore aujourd'hui à accepter dans la définition de l'identité comme fluctuante et constellée de réseaux de connexions, un aspect essentialiste à partir du moment où il est le propre d'une ontologie indigène : en tant qu'anthropologue, « déconstruire » la réalité pour la comprendre ne peut pas selon moi consister à rejeter les systèmes d'interprétation du monde des gens que nous étudions. Il est trop facile et même arrogant de taxer ces systèmes de croyances, ils sont plutôt des outils de perception et d'appréhension du monde dont l'efficacité symbolique se mesure à la manière dont ils s'articulent avec d'autres systèmes, notamment les pratiques d'actions sociales.
Une des vocations des sciences sociales reste bien d'essayer de situer ces systèmes d'interprétation dans des réseaux comparables surtout par rapport à d'autres énoncés qui, selon la manière dont ils sont connectés entre eux, vont en effet donner cette impression très fluide et toujours en redéfinition des identités.
S'il est difficile de parler de ces questions depuis vingt ans, c'est sans doute parce que nous sommes attachés à un vieux paradigme : le nationalisme. Chaque fois que les gens parlent d'identité, ils pensent à des murs culturels. Pourtant ce qui vient comme une leçon des peuples indigènes et particulièrement du Pacifique - où la survie est liée à la préservation de la diversité culturelle par l'échange - est que nous assistons à une rencontre entre le monde des diasporas et des technologies contemporaines avec de très vieilles façons de fonctionner qui ont produit de nombreuses langues et manières d'être à travers la danse et le parole, mais en suivant des courants sous-jacents qui liaient les gens. C'est grâce à ces flux qu'une telle diversité culturelle a pu s'épanouir - tout comme la biodiversité de l'environnement. Ces modèles ancestraux rencontrent aujourd'hui un moment de l'histoire sur une scène techno-ethnique que nous appelons la globalisation, en pensant que celle-ci signifie une seule nation assimilatrice. Or si le rouleau compresseur d'un ogre machinique emballé dans son auto-organisation déploie bien des moyens de plus en plus violents tant physiquement que psychiquement pour nous déstabiliser, nous sommes aussi traversés et constitués par des flux en réseaux qui recréent sans cesse des singularités de résistance à l'amalgame. Des penseurs - comme Deleuze et Guattari - ont pressenti l'accélération de cette révolution où les tendances « identitaires » et « nationalitaires » ne produisent pas nécessairement de la xénophobie et du nationalisme : ils ont théorisé la fabrication de réseaux ouverts (networking) dont ils ont eu l'intuition par leurs analyses du capitalisme et de la décolonisation, mais aussi par leur interrogation systématique des processus de pensée. Ils ont aussi montré que cette intuition cognitive habitait déjà des penseurs plus anciens, que ce soit Vico, Whitehead ou Tarde. Les peuples autochtones nous apprennent aussi comment questionner ces processus de subjectivation. Les exilés et les migrants qui vont de par le monde à la recherche d'un territoire existentiel explorent de nouvelles voies pour leur réancrage .
extrait de l'« Introduction » à l'ouvrage Le défi indigène. Entre spectacle et politique, sous la direction de Barbara Glowczewski et Rosita Henry, éditeur Aux lieux d'être, 2007.
Géraldine Le Roux
[…] Pourquoi des performances artistiques ?
L'engagement culturel des artistes a contribué à la reconnaissance des arts aborigènes et à la réorganisation des structures chargées d'administrer le marché de l'art australien. Bien que ces évolutions aient eu des conséquences directes sur la représentation de l'art et de l'identité aborigène, certains artistes comme ceux de ProppaNOW considèrent que l'art aborigène reste encore cantonné au système mercantile qui le vide de sa substance intellectuelle, politique et émotionnelle. Face à l'incompréhension du public vis-à-vis de la culture aborigène, des artistes ont donc adopté des attitudes de plus en plus performatives pour engendrer un nouveau lien entre l'œuvre d'art et le spectateur. L'objectif de ces performances est de créer une émotion à la fois intellectuelle et physique qui entraînerait le spectateur et l'artiste vers un processus de reconnaissance et de responsabilité mutuelles. […]
La première exposition que j'ai organisée en France s'intitulait L'art urbain du Pacifique et avait notamment comme objectif « de rompre avec les clichés associés aux cultures océaniennes - trop souvent perçues à travers les prismes de la tradition ou du regard colonial - en présentant l'avant-garde artistique australienne et néo-zélandaise ». Les artistes australiens et néo-zélandais sélectionnés travaillent différents médias avec une nette prédominance pour la photographie numérique, la vidéo et les installations. La citation, l'appropriation, le travestissement, le collage et le photomontage sont des techniques récurrentes qui permettent à ces artistes de dénoncer avec humour les clichés dont ils sont victimes […]
Extrait de « Tactiques urbaines et performances artistiques » in Le défi indigène.
Géraldine Le Roux a été également co-commissaire de l'exposition La revanche des genres, organisée à Liège en 2007.
« […] Le paradigme de toute exposition de groupe est de présenterà la fois la singularité du travail de chaque artiste et ses liens intrinsèques avec d'autres expériences artistiques, sans toutefois les marginaliser ni les transformer en icônes culturelles. Consciente de la difficulté de cette tâche, j'ai cherché à m'associer à diverses personnes pour engendrer de nouvelles idées, explorer de nouvelles pistes de réflexion. Cette pluralité de conception n'aurait pu être respectée sans l'utilisation de documentaires vidéos dans lesquels les artistes s'expriment, de sites internet qui présentent d'autres logiques curatoriales, de conférences et de tables rondes ainsi que ce catalogue écrit à plusieurs mains. : artistes, conservateurs, anthropologues, curators, images. Ces documents permettent d'expliquer le rapport que les artistes ont avec leur terre d'origine et leur terre d'accueil. Tout est lié et chaque élément crypté détient un certain savoir qui ouvre à son tour une nouvelle porte d'accès à un savoir. La dynamique du mouvement, la navigation mentale et réticulaire dont parle Barbara Glowczewski dans son article sont essentielles pour comprendre le travail de ces artistes. Mon point de départ fut donc une pensée de la multiplicité, que j'ai tenté de mettre en image en dépassant une conception de l'écriture régie pas des oppositions binaires : science et art, parole et écriture, spécialistes et visiteurs, art contemporain et art dit premier. L'objectif de l'exposition est de ne pas réduire les œuvres des artistes à des représentations fixes mais d'exposer différentes réalités symboliques et sociales qui lient les histoires du passé, du présent et du futur. Cette exposition a pour but d'ouvrir des pistes de réflexion esthétique sur la démultiplication des interfaces reliant les frontières entre nous-mêmes et les(s) monde(s) pour appréhender les liaisons qui se tissent entre l'extérieur et l'intérieur de soi, entre l'organique et l'inorganique, entre le réel et le virtuel, quitte à utiliser l'interstice de l'écran pour plonger dans l'immensité désertique ou dans le paysage télévisuel du racisme ».
Extrait de « La question de la re-présentation en Australie et dans l'exposition La revanche des genres ». La revanche des genres. Catalogue de l'exposition, Aïnu éditions, 2007.
Lacan
La question de la terminaison de l’analyse est celle du moment où la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun, c’est-à-dire de tous ceux qu’elle s’associe dans une œuvre humaine[...] la fin de l’analyse didactique n’étant pas séparable de l’engagement du sujet dans sa pratique. Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque.
Extrait de “Fonction et champ de la parole et du langage”, Écrits, 1966.
Quelques livres
Le défi indigène. Entre spectacle et politique. sous la direction de Barbara Glowczewski et Rosita Henry, éditeur Aux lieux d'être, 2007.
La revanche des genres. Catalogue de l'exposition, Aïnu éditions, 2007.
Guerriers pour la paix. La condition politique des Aborigènes vue de Palm Island, de Barbara Glowczewski (avec une contribution de Lex Wotton), Indigène éditions, Montpellier, 2008.
Chaosmose, Félix Guattari, Galilée, 1992
L’empreinte, Didi-Huberman, Catalogue exposition centre Pompidou, 1997.
L’invention du quotidien, Michel de Certeau, Gallimard, 1990.
Rhizome, carte, nœud bo, L’Unebévue, Revue de Psychanalyse, N°26, 2009.
L’Objet-machine, L’Unebévue. Revue de Psychanalyse, N°27, 2010.

