PLACE PUBLIQUE 2026
Spinoza et nous
Que peut un corps
par Xavier Leconte
samedi 14 février de 9h à 16H30
à L'Agora 64, rue du Père Corentin Paris 75014
Métro ligne 4 Porte d'Orléans, Bus 38 & 92, Tram T3a
Argument
« J’ai durant ma longue vie, voué à la personne comme à l’oeuvre de pensée du grand philosophe Spinoza une considération extraordinaire, quelque peu craintive. Mais je crois que cette attitude ne me donne pas le droit de dire quelque chose sur lui devant le monde entier, surtout que je ne saurais rien dire qui n’ait déjà été dit par d’autres. Excusez-moi, compte tenu de ces remarques, de ne pas participer au projet de ce livre d’hommages, et soyez assuré de ma sympathie et de ma haute considération. »
« j’admets tout à fait ma dépendance à l’égard de Spinoza »
« Si je n’ai pas cité son nom, c’est que je n’ai pas tiré mes présupposés de l’étude de cet auteur mais de l’atmosphère créée par lui »
Sigmund Freud, Deux lettres de Freud à Siegfried Hessing, 1932
« […] il suffit de quelques pages pour savoir si oui ou non on appartient [à Spinoza], alors que de grands travaux sur lui ont été le résultat de malentendus les plus savants. Car penser comme lui ne veut pas dire qu’on accepte un système, mais simplement « penser ». […] J’éprouve une grande joie à constater que le seul penseur avec lequel j’ai eu presque dès l’enfance de profondes affinités intuitives et une sorte d’adoration, me retrouve ici et qu’il soit le philosophe de la psychanalyse. Pour peu que l’on pousse la réflexion assez loin sur quelque point que ce soit, on se heurte à lui : on le rencontre sur la route où il attend, toujours prêt. »
Lou Andreas Salomé, Journal d’une année (1912-1913)
« Comment Spinoza définit-il un corps ? Un corps quelconque, Spinoza le définit de deux façons simultanées. D’une part, un corps, si petit qu’il soit, comporte toujours une infinité de particules : ce sont les rapports de repos et de mouvement, de vitesses et de lenteurs entre particules qui définissent un corps, l’individualité d’un corps. D’autre part, un corps affecte d’autres corps, ou est affecté par d’autres corps : c’est ce pouvoir d’affecter et d’être affecté qui définit un corps dans son individualité. En apparence, ce sont deux propositions très simples : l’une est cinétique, l’autre est dynamique. Mais si on s’installe vraiment au milieu de ces propositions, si on les vit, c’est beaucoup plus compliqué et l’on se retrouve spinoziste avant d’avoir compris pourquoi. »
Gilles Deleuze, Spinoza et nous.
Spinoza et nous. Que peut un corps?
Ce titre, «Spinoza et nous», est une reprise de celui que Deleuze avait donné à son intervention à un Colloque Spinoza qui s’est tenu à Paris les 3 et 5 mai 1977. Le texte de cette intervention a paru une première fois, «partiellement», avec les Actes du Colloque, dans la Revue de Synthèse, en décembre 1978, et a finalement trouvé sa pleine place dans la réédition du livre de Deleuze, Spinoza, Philosophie pratique, aux éditions de minuit, en 1981, dont il constitue le sixième et dernier chapitre.
Cette mise en avant du «nous» dans le titre de l’intervention de Deleuze sur Spinoza a résonné pour moi dans une sorte de symétrie avec celle que proposait un autre titre, celui du numéro 30 de L’Unebévue, paru en novembre 2012, «Aujourd’hui, Dieu c’est nous». Ces mots, surprenants, provocants (prononcés initialement par Félix Guattari dans un Entretien pour la télévision grecque) sont repris et cités, non plus en titre sur la couverture de la revue, mais à l’intérieur, par Anne-Marie Ringenbach, dans un article intitulé «La question de l’être et la valeur de la vie, Nietzsche, Deleuze, Guattari» ; dès les premières lignes elle nous met en garde devant un contre sens qu’elle voit arriver «quant à l’interprétation à donner à cette place prise à Dieu par les hommes. «Dieu c’est nous» s’entend bien sûr à l’aune de la question de la mort de Dieu et de la position centrale de cet énoncé dans la philosophie de Nietzsche. Qui mieux que Gilles Deleuze peut nous éclairer sur cet enjeu avec les deux livres qu’il a écrits, le premier Nietzsche et la philosophie en 1962 et le second, Nietzsche en 1965». Je propose aujourd’hui de reprendre les mots de Guattari, non plus à l’aune de «la mort de Dieu» de Nietzsche (et avant lui, rappelons-le, de Hegel), mais du Deus sive Natura, Dieu ou la Nature, de Spinoza. Commençons donc par remarquer que Spinoza et Nietzsche, voisinent très souvent dans les textes de Deleuze. Vers la fin de Spinoza et nous, Deleuze écrit ceci : «[Spinoza] est un philosophe qui dispose d’un appareil conceptuel extraordinaire, extrêmement poussé, systématique et savant ; et pourtant il est au plus haut point l’objet d’une rencontre immédiate et sans préparation, tel qu’un non-philosophe, ou bien quelqu’un dénué de toute culture, peuvent en recevoir une soudaine illumination, un «éclair». C’est comme si l’on se découvrait spinoziste, on arrive au milieu de Spinoza, on est aspiré, entraîné dans le système ou la composition. Quand Nietzsche écrit : «je suis étonné, ravi… je ne connaissais pas Spinoza ; si je viens d’éprouver le besoin de lui, c’est l’effet d’un acte instinctif» [Lettre à Overbeck, 30 juillet 1881]…, il ne parle pas seulement en tant que philosophe, surtout pas peut-être en tant que philosophe. […] Qui est spinoziste ? Parfois, certainement, celui qui travaille «sur» Spinoza, sur les concepts de Spinoza, à condition que ce soit avec assez de reconnaissance et d’admiration.
Mais aussi celui qui, non-philosophe reçoit de Spinoza un affect, un ensemble d’affects, une détermination cinétique, une impulsion, et qui fait ainsi de Spinoza une rencontre et un amour ». (Gilles Deleuze, Spinoza, Philosophie pratique, p. 173-174)
Deleuze souligne trois grandes ressemblances entre Spinoza et Nietzsche, qui constituent une même «triple dénonciation» : «de la « conscience», des «valeurs», et des «passions tristes». Et déjà, ajoute Deleuze, du vivant de Spinoza, ce sont les raisons pour lesquelles on l’accuse de matérialisme, d’immoralisme et d’athéisme.» (Ibid, p.27)
Nous essaierons, à partir de ces prémisses, de suivre un fil à partir de la troisième partie de L’Éthique, «De l’Origine et de la Nature des affects». Comment comprendre cette déclaration qui arrive dans le Scolie (remarque, commentaire) de la proposition II : «âme et corps sont une seule et même chose, qui se conçoit tantôt sous l’attribut de la pensée et tantôt sous celui de l’étendue»? Deleuze prend un point de départ qui se situe un peu plus loin dans le texte de ce même scolie : «[…] ce que peut un corps, personne jusqu’ici ne l’a déterminé». «Cette déclaration d’ignorance, écrit Deleuze, est une provocation : nous parlons de la conscience et de ses décrets, de la volonté et de ses effets, des mille moyens de mouvoir le corps, de dominer le corps et les passions — mais nous ne savons même pas ce que peut un corps. Nous bavardons faute de savoir. Comme dira Nietzsche, on s’étonne devant la conscience, mais, «ce qui est surprenant, c’est bien plutôt le corps». (Ibid, p. 28).
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Le matin : Un film , présenté par Mayette Viltard
L’après-midi : Exposé de Xavier Leconte et débats.
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Des articles et des livres :
Spinoza,
– OEuvres IV, Éthique, PUF, 2020.
– Correspondance, GF Flammarion, 2010.
Gilles Deleuze,
– Sur Spinoza, cours novembre 1980-mars 1981, Édition préparée par David Lapoujade, Les Éditions de Minuit, 2024.
– « Idée et affect chez Spinoza », Cours du 24 janvier 1978, Webdeleuze.
– Spinoza et le problème de l’expression, Les Éditions de Minuit, 1968.
– Spinoza, Philosophie pratique, Les Éditions de Minuit, 1981.
– « Sur Nietzsche et l’image de la pensée » (1968), et «Spinoza et la méthode générale de M. Gueroult» (1969), in L’île déserte et autres textes, Textes et Entretiens 1953-1974, Les Éditions de Minuit, 2002.
– « L’immanence : une vie », in Deux régimes de fous, Textes et Entretiens 1975-1995, Les Éditions de Minuit, 2003.
– « Cours sur Hume (1957-1958) », in Lettres et Autres Textes, Les Éditions de Minuit, 2015.
– « Spinoza et les trois “Éthiques” », in Critique et clinique, Les Éditions de Minuit, 1993.
Henri Vermorel, Madeleine Vermorel, Sigmund Freud et Romain Rolland, Correspondance 1923-1936, PUF, 1993, p. 114.
Lou Andreas Salomé, Correspondance avec Sigmund Freud, suivie du Journal d’uneannée (1912-1913), Gallimard,1970, p. 311-312.
Romain Rolland, Empédocle, suivi de L’éclair de Spinoza, Manucius, 2014.
Vous trouverez les annonces sur le site de L’unebévue à www.unebevue.org.
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Inscription sur place à 9h.
Participation aux frais pour la journée : 30 euros - tarif réduit possible.
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L’unebévue revue de psychanalyse
82 avenue de breteuil 75015 paris
www.unebevue.org
