Lydia Marinelli : 19, Berggasse

Les psychanalystes, la Fondation et l'Université Sigmund Freud :

défiance, alliances et mésalliances

par Sylviane Lecœuvre

Dès 2005 les controverses sont vives dans la communauté des psychanalystes, désorientés, ne sachant pas clairement quelle attitude commune adopter face aux choix et aux décisions de la Fondation dont ils ont été sèchement exclus.

Deux grands mouvements se partagent le terrain psychanalytique à Vienne :

- la Wiener psychoanalytische Vereinigung (WPV), Association Psychanalytique de Vienne, actuellement conduite par Christine Diercks et issue de la Société Psychologique du Mercredi.

- la Wiener Arbeitskreis der Psychoanalyse (WAP), Cercle de travail psychanalytique viennois dirigé par le bouillonnant August Ruhs et issu du Cercle de travail pour la Psychologie des profondeurs qui a été fondé en 1947 par Igor Caruso.

Les membres de ces deux associations sont très majoritairement médecins de formation et certains dirigent des services hospitaliers à Vienne.

Depuis des décennies les deux associations sont à couteaux tirés. Les désaccords sont nombreux et profonds. La WAP a rejeté toute affiliation à l'IPA, juge la WPV trop « américanisée » et se reconnaît davantage dans une filiation à l'école suisse, à Binswanger et à la phénoménologie. Elle est également sensible aux apports de Lacan, ce qui constitue une pomme de discorde supplémentaire avec la WPV.

Or, en 2006, la défiance des psychanalystes à l'égard de la Fondation est telle que la WPV et la WAP font taire leurs désaccords mutuels et envisagent de collaborer à la création d'une Maison de la Psychanalyse (Haus der Psychoanalyse). Contre toute attente ils soumettent leur proposition à la Fondation : créer une Maison de la Psychanalyse au 19, Berggasse sous l'égide de la Fondation Sigmund Freud. Cette démarche obéit à un double objectif : il s'agit de réintroduire la psychanalyse à l'intérieur de la fondation, coûte que coûte, afin de contrecarrer le rapprochement qui s'opère depuis peu entre la Fondationet l'Université Privée. Oubliées les querelles d'experts qui ont opposé la SFP et la SFÜ. Les deux organisations connaissent parfaitement les avantages qu'elles peuvent respectivement tirer du partage d'un même « label » et collaborent étroitement. La WAP entretient des liens exécrables avec le recteur Pritz qui ne cache pas son hostilité à la WAP dont il est lui-même issu.

En d'autres termes, la WPV et la WAP comptent bien s'appuyer sur la très suspecte et néanmoins puissante Fondation pour neutraliser les ambitions de la SFÜ. A celà s'ajoute une véritable guerre d'implantation à Vienne où on s'arrache des parts de marché et où les associations psychanalytiques possèdent de nombreuses structures de soins.

Le deuxième objectif est d'occuper un espace intellectuel à l'intérieur de la Fondation pour infléchir les projets de la SFPpour le Musée car les chercheurs pressentent une dérive: avec sa planification à 6,2 millions d'euros la SFP est soupçonnée de promouvoir autre chose que le centre de recherches tant espéré et inscrit dans le cahier des charges, au profit de ce qu'ils appellent un « Trampelpfad », un sentier battu, littéralement « un chemin pour les rustres ».

Tout au long des coupures de la presse viennoise indépendante sont signalées les ambitions mercantiles du projet. Les difficultés résultant de la privatisation et de la médiocre gouvernance du musée sont largement relatées dans un article de Matthias Dusini, jeune journaliste à l’hebdomadaire « Falter », féru de photographie et de culture underground. Par ailleurs philologue et linguiste à Vienne il dénonce le business Freud, la firme Freud, quand la presse plus conservatrice, de son côté, dénonce les inconséquences d'un gouvernement incapable de financer la rénovation d'un des fleurons de la culture viennoise et autrichienne.

Tout cela n'est sans doute pas faux mais les quelques mots du très sérieux H.Leupold Löwenthal pour commenter le programme du jubilée Freud apportent une dimension autre qui touche aux relations complexes que les viennois entretiennent parfois avec la capitale autrichienne. « C'est une fête de l'île du Danube »(Donauinselfest) dit-il avec dérision. S'étirant sur 20 km, l'île du Danube est le produit moderne de travaux colossaux entrepris entre 1952 et1972 pour transformer un coude du Danube en bras mort et en modifier le cours. Chaque été,la fête de l'île du Danube se targue d'être le plus grand festival de plein air d'Europe et effectivement près de 3 millions de jeunes s'y rendent pour trois jours de concerts rock et country survoltés dans le cadre vert des installations de loisirs de l'île. Située à 2 km seulement du centre historique la vue sur les gratte-ciel ultramodernes y est imprenable.
La formule laconique de Leupold Löwenthal réitère et renouvelle une ligne de partage, une frontière virtuelle entre un pays catalogué ironiquement par ses intellectuels de « petite république alpine » et sa capitale, îlot progressiste et contrasté dans un océan conservateur.

Parallèlement, le projet de rénovation, tel qu'il est écrit par le bureau exécutif de la SFP, encourage plutôt une forme de désenclavement ; il y est moins question de profit mercantile que de réputation et de respectabilité à l'adresse des observateurs étrangers, notamment américains. Sur deux courtes pages le lecteur découvre dix-neuf fois l'occurrence « international » ou « mondial ». Inge Scholz Strasser écrit effectivement:

« La ville de Vienne, au cours de cette décennie, a retrouvé son autorité comme capitale de la psychothérapie et doit pouvoir tirer parti de l'aménagement d'un lieu qui augmenterait sa réputation mondiale ».

- Fin 2006 la Fondation décline définitivement l'offre commune de la WAP et de la WPV. Il n'y aura pas de Maison de la Psychanalyse au 19, Berggasse.

Les psychanalystes tournent la page de la Berggasse, quittent le 9ème arrondissement pour s'installer dans le 1er, au 16, Salzgries. Deux ans plus tard, à cette adresse sera inaugurée la création de la Wiener Psychoanalytische Akademie, la WPA, Académie Viennoise de Psychanalyse.

Pendant ce temps, au premier étage, le 5 novembre, vient de s'achever la grande exposition : «Die Couchvom Denken im Liegen».

lydia-marinelliLydia Marinelli et la Fondation Sigmund Freud : prémices d'une destitution.

L'année 2007 est particulièrement éprouvante pour les salariés du Musée. Les tensions qui empoisonnent la maison Freud prennent la forme d'un conflit extrêmement violent qui oppose la directrice de la Fondation à la directrice scientifique, Lydia Marinelli.

Lydia Marinelli est née à Matrei, dans le Tyrol oriental le 15 juillet 1965. Après des études d'histoire à Vienne, elle devient simple collaboratrice à la SFG en 1992. En 1999, elle obtient un doctorat de 3ème cycle. Elle est nommée directrice scientifique de la SFG par Ingrid Scholz Strasser et commissaire aux grandes expositions du Musée: elle a 34ans seulement. En 2002, elle enseigne au département d'histoire à l'université de Vienne et devient membre du comité consultatif de la toute nouvelle Fondation Sigmund Freud en 2003. L'année suivante, elle occupe le poste de directrice de recherches de la SFP.

Suite à la constitution du comité d'entreprise, elle est élue déléguée du personnel en 2006. Elle est invitée en 2008, comme chercheuse, à l'institut d'histoire des sciences Max Planck de Berlin, où travaille également Andreas Mayer.

Lydia Marinelli revient à Vienne début septembre avec le projet d'une grande exposition sur Freud en exil. Elle apprend à son retour qu'elle ne pourra pas organiser elle-même cette exposition. Pour des raisons budgétaires la Fondation choisit de faire venir une exposition de Berlin clé en main...

Le lundi 8 septembre 2008, alors qu'elle doit reprendre son travail au Musée, elle meurt en se jetant par la fenêtre de son appartement. Elle a tout juste 43 ans.

Le travail et les recherches de Lydia Marinelli en lien avec la psychanalyse sont multiformes. A partir de 1995 elle écrit de nombreux articles aussi bien sur l'histoire des Editions Psychanalytiques Internationales que sur les archives ou le cinéma. Son intérêt marqué pour le traitement de la trace et de l'image est particulièrement sensible dans ses expositions.

Son livre écrit en 2002 en collaboration avec Andreas Mayer sur la Traumdeutung comme fruit d'un travail collectif lié à l'histoire tourmentée du mouvement psychanalytique est actuellement le seul texte traduit en Français.Le public francophone n'a pas encore le recul nécessaire pour évaluer la réception du livre car la traduction a été publiée en octobre 2009.

Le 18 septembre 2007 marque ses premières grandes difficultés avec la Fondation.

Par courrier et conformément à la disposition 13.6 des statuts de la Fondation, Ingrid Scholz Strasser lui signifie que désormais elle ne fait plus partie des membres de l'Advisory Board, le comité consultatif. La directrice de la Fondation avance l'argument d'un conflit d'intérêt préjudiciable pour le bon fonctionnement du Musée. En effet, Lydia Marinelli est salariée de la Fondation. Dans une lettre en anglais qu'elle adresse à John Forrester elle ajoute :

« nous voulons en outre lui donner l'opportunité de se concentrer exclusivement sur son travail de recherches et la libérer de lourdes contraintes administratives ». (cf : Paul Parin)

Le lendemain, Lydia Marinelli envoie un mail au CA où elle souligne que c'est son emploi qui est directement menacé. Elle n'est peut-être pas sans savoir que l'obligation faite aux musées fédéraux d'avoir un commissaire aux expositions est levée dans les fondations. Elle fait également un lien entre cette décision et son projet de se porter candidate au prochain bureau du comité d'entreprise.

Son message reste lettre morte auprès du CA.

Actuellement, en 2010, on peut remarquer sur le site de la Fondation que John Forrester et Jacqueline Carroy ne font plus partie de l’Advisory Board .

En février 2008 débute une polémique autour d'un article publié trois ans plus tôt par Inge Scholz Strasser dans un livre écrit en allemand par Lisa Fischer et Regina Köpl. L'article s'intitule : Freud Museum : mehr als eine historische Denkstätte, (Le Musée Freud : davantage qu'un simple lieu commémoratif historique) Lydia Marinelli estime que des pages entières de cet article sont la copie conforme d'un texte dont elle est l'auteur. Elle fait valoir une démarque d'auteur et intente un procès contre Ingrid Scholz Strasser pour délit de violation de la propriété intellectuelle. Elle exige une réédition du livre avec la suppression de l'article ou l'apport de correctifs nécessaires. Elle enjoint aussi la Fondation à revenir à des « good practices ».

Après une querelle d'experts sa demande est déboutée. Il ne manquera pas de bons esprits pour dénoncer, une fois de plus, la néfaste Fondation soupçonnée cette fois d'avoir copieusement « rincé » les cabinets d'avocats.

19, Berggasse et 16, Salzgries : tous freudiens ?

Peu après, le 03 mars 2008, les journalistes se bousculent au 16, Salzgries afin d'inaugurer la création de l'Académie Viennoise de Psychanalyse. Pour la première fois depuis la guerre, la .WAP semble prendre la main sur la WPV puisque Ruhs prend les commandes de l'Académie . Cette collaboration de raison a un prix : l'affiliation de l'Académie à l'IPA...

Die Presse veut encore croire à une possible réconciliation entre le 19, Berggasse et le 16, Salzgries car Inge Scholz Strasser se rend à l'inauguration, «bien volontiers»  peut-on lire, au grand dam du recteur Pritz qui goûte peu les volte-face de la Fondation.

Cet apaisement sera de très courte durée. Le suicide de Lydia Marinelli, six mois plus tard, provoque un véritable séisme parmi les salariés du Musée et le rejet de la Fondation par l'ensemble de la communauté psychanalytique viennoise.

Le 19, Berggasse constitue-t-il une enclave, une sorte de point d'exclusion où la psychanalyse y serait durablement impossible ? Il s'y déroule pourtant de nombreux colloques, d'innombrables interventions et d'illustres chercheurs sont régulièrement invités au nom de la psychanalyse, autour d'une bibliothèque spécialisée désormais la plus importante d'Europe Occidentale. Comme les années précédentes, le programme annoncé pour 2010 est prometteur et les annonces d'une grande tenue rhétorique, mais il subsiste un embarras pour le lecteur un peu averti s'il cherche à attribuer un sens univoque à cette inflation de journées d'études.

L'immobilité du CA, des autorités viennoises, des Ministères et de Londres fait de l'affaire de la Berggasseune affaire presque silencieuse en Autriche mais bruyante lorsqu'elle passe les frontières espagnoles et suisses. Les descendants directs de Lydia Marinelli n'auraient pas eu accès à l'ordinateur, confisqué par la Fondation. Des mails, des documents de travail ainsi qu'une correspondance privée auraient disparu au Musée après sa mort.

Ce fait est très troublant si on retient qu'elle a justement consacré toute une partie de son travail de recherche à exhumer de l'oubli des archives psychanalytiques, plus troublant encore lorsqu'on sait le traitement particulier qu'elle réservera aux archives historiques et à la mémoire lors de sa grande exposition de 2003 sur Les voisins disparus de Freud . Les deux dernières expositions de 2003 et 2006 se déroulent dans un contexte institutionnel d'une rare violence dont on mesure la portée à condition de saisir en bloc les bouleversements administratifs, les transformations statutaires, le don de la maison Sigmund Freud et l'objet -même du travail intellectuel de Lydia Marinelli.

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