Le cabinet du Professeur Freud

D'une poétique à une politique du divan

Sylviane Lecoeuvre

 

Die Couch, une exposition sous haute tension...

Le 05 mai 2006, les visiteurs du musée de la Berggasse à Vienne découvrent une grande exposition dans le cadre du 150ème anniversaire de la naissance de Freud, entièrement construite autour d’une absence : celle du divan avec couverture orientale. Elle est intitulée en allemand Die Couch, Vom Denken Im Liegen. Le français propose  Le divan, La pensée allongée, dans une traduction qui a bien du mal à restituer les abords multiformes de sa conception.

 

 

Mais ce qu’ignore la plupart des visiteurs, ce sont les conditions qui encadrent cette exposition. En effet, au musée, l’année 2006 s’avère chargée et mouvementée. C’est maintenant la Sigmund Freud Privatsstiftung, la fondation privée, qui gère les finances du musée et donc toutes les animations. La ville de Vienne vient d’acheter à prix d’or l’ensemble des appartements du 19, Berggasse et d’en faire don à la fondation mais sans lui octroyer les moyens nécessaires à la rénovation.

L’introduction du musée dans le secteur privé est une véritable bombe à retardement et la presse viennoise se fait l’écho de la très mauvaise santé financière du musée, de la gouvernance ultra autoritaire de la directice, Inge Scholz Strasser et de la mise à l’écart systématique des psychanalystes et chercheurs.

Dans la maison Freud, l’ambiance est particulièrement délétère. La défiance des psychanalystes est telle que l’Association Psychanalytique de Vienne menace de quitter les murs pour s’installer dans le centre de la ville. Les désaccords avec le conseil d’administration, constitué d’actionnaires et d’assureurs, sont nombreux et profonds mais lorsqu’il évoque une « réorganistion du personnel » les salariés s’organisent et constituent, en 2006, un comité d’entreprise qui recueille 100% des voix. Lydia Marinelli, qui est alors conservatrice et encore directrice scientifique du musée est élue déléguée du personnel. Le comité d’entreprise adresse un courrier circonstancié à la direction, qui reste inflexible et conclut à « une organisation excellente du Musée Freud ».

Entre Lydia Marinelli et la directrice Scholz Strasser les tensions sont de plus en plus vives.

C’est donc dans ce climat de violence inouë que s’organise l’exposition. Avec le temps, neuf ans après l’effondrement et le suicide de Lydia Marinelli en 2008, il est devenu difficile de restituer le contenu détaillé de cette exposition.

 

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C’est à Abbott Miller, architecte et designer américain de Baltimore que Marinelli confie la tâche d’aménager les locaux et de penser le divan dans l’espace. Pour la première fois, outre la surface des appartements de Freud, il peut utiliser la surface de l’appartement situé juste au dessus. Les propriétaires précedents, durant les quarante ans passés sur les lieux, n’ont procédé à aucune rénovation. La peinture des murs, d’origine, est jaunâtre. Les taches, les fissures et les trous sont les marques d’une vie quotidienne. Abbott Miller comprend, évidemment, quel bénéfice il peut tirer d’un espace en l’état. Il n’est pas question de « rafraîchir » les murs, bien au contraire, mais de s’appuyer sur la continuité temporelle. Cet appartement génère une impression de la Vienne des années 30, bien plus fortement que le musée, lequel, après de multiples rénovations, n’a plus qu’un rapport lointain avec l’appartement original des Freud. Pour l’architecte, il n’existe pas de dispositif plus incitatif.

 

 

Toujours à l’étage supérieur, un revêtement blanc provisoire recouvre le parquet afin de signifier au visiteur que l’appartement fait partie de l’exposition au même titre que les artefacts exposés. Quelques bandes lumineuses sont également posées au sol.

En l’absence du divan, l’exposition repose sur des projections virtuelles, consacrées aux fameux tapis. IL est à noter d’ailleurs que le divan londonien a bien gardé celui qui recouvrait le divan avant 1938-un tapis en provenance de Smyrne (Izmir)- mais qu’il n’a pas conservé, dans la nouvelle demeure, le tapis de sol et encore moins les « sofastücke » de la Berggasse.

 

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Les pièces les plus lumineuses, côté jardin, sont réservées « au monde de la psychothérapie privée » avec d’immenses photos de Shellburne Thurber, lesquelles dévoilent l’aménagement des cabinets américains et argentins contemporains.

Côté cour, dans des pièces sombres, sont présentés des modèles de divans et de sofas du 19ème siècle, quelques peu élimés, issus de la très belle collection appartenant à Sigfried Giedon jusqu’aux représentations de lits-cages conservées dans les archives de Purkersdorf.

Très logiquement, la salle de bain se voit indexée à l’hydrothérapie.

En redescendant dans les appartements de Freud, le visiteur peut voir, entre autres, des ottomans et des pièces fabriquées par Otto Wagner. Mais il tombe également sur des noms célèbres : Max Ernst et le mouvement surréaliste, Félix valloton, Paul Gavarny ou encore Andy Warhol. Son film érotique de 1964, Couch, tourné dans la « factory » y est projeté.

On se demande pourquoi Marinelli retient le mot anglais Couch et non pas Divan(ou Diwan) qui existe en allemand. On peut avancer deux explications. D’une part, lors de leur exil massif aux Etats- Unis après 1933, les psychanalystes ont utilisé le terme anglo saxon Couch, lequel a été réintroduit et définitivement adopté par une partie des pays européens, d’autre part, l’exposition est le produit d’un travail commun entre les Viennois, les Londoniens et des artistes en majorité américains.

L’exposition se termine le 05 novembre 2006 et sera accompagnée d’un très beau catalogue du même nom, dense, véritable mine d’or qui en dit long sur l’énergie mobilisée par la conservatrice et ses collègues pour mener à bien ce projet, en dépit de conditions pour le moins éprouvantes.

 

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Quelques semaines plus tard, les psychanalystes tournent la page de la Berggasse et quittent le 9ème arrondissement de Vienne.

 

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