La caméra de Lehrman et le divan de Freud

Un nouveau genre cinématographique

 

L'Europe de Lehrman et l'Amérique de Freud

En avril 1929, après une brève visite à Marie Bonaparte dans sa résidence de Saint-Cloud, le couple Lehrman et ses deux enfants, Lynne et Howard, s’embarquent pour leur domicile américain après avoir séjourné neuf mois en Europe. Quelques jours après leur arrivée, le jeudi 30 avril, Lehrman se rend au 122ème meeting de la très puissante Société Psychanalytique de New-York (NYPS), dont il est membre depuis 1921. Encore tout émoustillé par son aventure au cœur de la saga freudienne, il propose  de projeter, en soirée, cinq bobines des images qu’il vient de tourner, dont celles filmées à Berlin.

Cette communauté psychanalytique, franchement corporatiste, fondée en 1911 par Abraham Arden Brill est constituée exclusivement de psychiatres et de neurologues. Ils se sont rencontrés, ce jour là, pour débattre de « l’application des principes psychanalytiques dans le traitement de la schizophrénie précoce ».

Sous la plume de Kardiner, les minutes consacrent quelques lignes à la présentation et la projection des cinq bobines. « Lors de cette soirée, écrit-il,  Lehrman a fait un petit discours pour faire part de  ses impressions laissées par son travail avec Freud… sur l’écran, nous avons vu défiler les images des docteurs Sachs, Rado, Alexander, Bernfeld, etc… Puis, appartenant au groupe Viennois, les docteurs Federn, Deutsch, Hitschmann et d’autres encore… ». [8]

Dans son compte rendu, tout occupé à énumérer cette suite d’éminents psychanalystes, pour la plupart psychiatres, Kardiner fera l’impasse sur un personnage qui n’appartient pas au sérail des docteurs en médecine et crève pourtant l’écran : Theodor Reik.

Dans la foulée, il s’empresse de conclure que « le plus intéressant sont les séquences sur Freud lui-même chez lui et à l’extérieur. On peut voir les autres membres de son cercle intime, sa femme, ses deux filles et même sa mère ».[9]

Les spectateurs d’un soir ne peuvent absolument pas ne pas avoir reconnu Reik sur une des cinq bobines, Reik le renégat, filmé à Berlin en octobre 1928, une cigarette à la bouche et une allumette à la main. Depuis 1925, il occupe le haut de l’affiche après un procès retentissant à Vienne, pour exercice illégal de la médecine. Accusé de charlatanisme, il est à l’origine du fameux opuscule de Freud sur la question de l’analyse profane, publié en juin 1926.[10] Ce texte, un des plus engagés de toute l’œuvre psychanalytique, jugé offensant par et pour les américains, sème le désordre dans l’ensemble du mouvement psychanalytique, jusqu’aux Etats-Unis, parce qu’il traite, au-delà du seul cas de Reik, de la formation des psychanalystes, autrement dit de l’analyse. En 1927, Freud rédige une postface à son essai, « Nachtwort zur Frage der Laienanalyse » qui met définitivement le feu aux poudres.

« Le motif immédiat de la rédaction de mon petit écrit, pour lequel les discussions ont été ici entamées, fut que les autorités viennoises accusèrent notre collègue non médecin, le Dr Reik, d’être un charlatan… L’arrêt de la procédure contre le Dr Reik n’a sans doute pas la signification d’un jugement de principe du tribunal viennois dans la question de l’analyse profane… La résolution de nos confrères américains contre l’analyse profane, dictée essentiellement par des motifs pratiques, me semble non pratique, car elle ne peut changer aucun des facteurs qui commandent la situation. Elle a à peu près la valeur d’un refoulement… ».[11]

Les «  motifs pratiques » avancés par les américains peuvent se résumer de la façon suivante :

le gigantisme des Etats-Unis ne permet pas de contrôler efficacement le niveau de formation des analystes. L’exigence d’un diplôme « adéquat » permettrait donc d’en réduire le nombre. Mais il est surtout question d’un contrôle médical pour maintenir « des standards de haut niveau dans la formation et la pratique de la psychanalyse ». Ce genre d’argument introduit d’emblée un malentendu désastreux dont on mesure encore aujourd’hui les effets funestes.

Le 27 avril 1929, soit trois jours seulement avant que la NYSP n’assiste à la petite projection de Lehrman, Freud avait confié à Ferenczi sa volonté d’organiser « une séparation amicale des Sociétés américaines et européennes ». [12] Le mois d’avril 1929 introduit de fait une période particulièrement belliqueuse et propice aux grandes manœuvres de Freud, contraint de sonner le rappel des troupes et de mener l’offensive, en coulisse, contre les américains et une partie des européens.

Dans ce contexte très tendu, on ne peut qu’être frappé par l’opération de Kardiner, sans doute involontaire, qui consiste à opérer un tri dans les images ramenées d’Europe, à les filtrer pour finalement réduire l’ensemble à un petit film strictement privé, une pastorale kitsch où Freud, destiné à en compléter le sens, se voit cantonné dans un rôle bienveillant de bon père de famille.

Or, l’offensive viennoise, qui divise les européens eux-mêmes, prend précisément pour cible la NYSP et son directeur A.A Brill, violemment et viscéralement opposés à l’analyse profane. Dans sa biographie, Jones écrit que ce premier avait des attaches presque aussi fortes en Europe qu’en Amérique et ne trouvait pas toujours facile de les concilier.

« Pendant ses visites à Freud auquel il était très dévoué, il se montrait sincèrement persuadé que l’entêtement américain était déplorable et promettait de chercher à convaincre ses collègues à son retour. Cependant, une fois à New York, il adoptait à nouveau leur attitude qui était en réalité la sienne aussi ».[13]

Après le congrès d’Oxford qui se tiendra trois mois plus tard, Brill est contraint à un changement dans les statuts de la NYPS, dorénavant sommée d’intégrer les membres non médecins, mais à l’instar de bien des américains, il n’hésitera pas à faire intervenir une clause de 1929 qui permet aux sociétés américaines de rejeter l’affiliation des psychanalystes formés en Europe.

Les quelques lignes de Kardiner ne donnent aucune précision sur le contenu du discours introductif à la projection ou sur la réception des images par le collectif des psychanalystes mais, après cette première tentative, les bobines disparaissent dans les tiroirs jusqu’en 1950 exactement, soit pendant plus de vingt ans.



[8]Lynne Lehrman Weiner, op.cit. , p 27.

[9]Ibid., p27.

[10]Sigmund Freud, Die Frage der Laienanalyse [1926] sous le titre : psychanalyse et médecine in : Ma vie et la psychanalyse, Paris Gallimard, 1949, 1998, pp.117-239.

[11] Sigmund Freud, Nachwort zur Frage der Laienanalyse [1927], Gesammelte Werke, Werke Aus den Jahren 1925-1931 (287-296), 1948,Imago Publishing Co., Lt D.,London.

Edition électronique et traduction de Philippe Folliot, octobre 2002.

[12] Lettre de Freud à Ferenczi du 27 avril 1929, in : E.Jones, la vie et l’œuvre de Sigmund Freud, volume 3, Les dernières années 1919- 1939, Paris, P. U. F, 1961, p. 339.

[13] Ibid., p.340.

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