Science des rêves et science des revues

 Lydia Marinelli et les revues freudiennes

 

La réplique viennoise du Zentralblatt et l’explosion discursive

Après le congrès de Nuremberg, Freud aurait eu l'occasion d'accroître les prérogatives du Jahrbuch parallèlement à sa vocation scientifique. Il avait d'ailleurs projeté, provisoirement , d'en faire une sorte de Zentraljournal des associations européennes en train de se construire, et de lui confier la rédaction de tous les comptes rendus de séances des futures sections locales. Finalement il renonce à transformer le Jahrbuch en revue officielle de l'IPV, préférant confier cette mission au Correspondenzblatt.

29 zentralblattLa création du Zentralblatt obéit, avant tout, à une stratégie d'expansion de la psychanalyse, au même titre que le Jahrbuch à son lancement. Freud constate, en effet, que l'orientation d'une revue vers un public spécialisé, tant désirée et appuyée par le Jahrbuch, est en même temps un facteur qui entrave une diffusion plus ample de ses découvertes. En tant que directeur de la revue, il positionne donc le Zentralblatt sur des objectifs didactiques. L'annonce, écrite par le rédacteur Steckel, est à l'image de ce que sera cette production éditoriale : vigoureuse, joyeuse et réactive, voire récréative.

« Sont souhaités des articles originaux courts qui tiennent sur une feuille maximum. Également des communications diverses issues de la pratique, quelques informations intéressantes, des passages de poèmes, des expériences de psychopathologie de la vie quotidienne, des contributions sur la pathologie sexuelle, des indications sur le folklore, les contes, les légendes, les mythes »[1].

L'annonce de Steckel, dans son contenu, ainsi que le titre complet du périodique : Zentralblatt für Psychoanalyse. Medizinische Monatsschrift für Seelenkunde, Bulletin central de psychanalyse. Mensuel médical de psychologie (littéralement, « science de l'âme »), attestent qu'une très large place est offerte à la culture populaire et à l'interdisciplinarité. La revue s'adresse à un public profane, aux antipodes du Jahrbuch, que ce soit comme destinataire des avancées psychanalytiques ou comme auteur. Marinelli apparente les pratiques de la revue à un travail quelque peu artisanal, typique des pratiques d'atelier (Werkstatt) et elle en donne un exemple frappant. Il s'agit d'un communiqué de J. Harnik, publié dans le deuxième numéro du Zentralblatt de 1912 et concernant une jeune fille. Celle-ci, elle-même en analyse, se fait raconter un rêve par une autre qu'elle connaît à peine. Cette dernière avait rêvé qu'elle s'était volontairement coupée le bout du sein et qu'elle le montrait en jubilant à sa mère.

Cette production onirique est interprétée directement par la première jeune fille qui, sans hésiter, lui dit que son rêve signifie peut-être qu'elle ne veut pas d'enfant et que c'est pour cela qu'elle se coupe le bout du sein, en référence à l'allaitement. Son interlocutrice avoue qu'elle est effectivement enceinte et qu'elle a peur de la réaction de sa mère.

La jeune fille en analyse n'envoya pas directement sa lettre au Zentralblatt mais à son analyste qui l'adressa à la rédaction pour une publication dans la revue. Ainsi, comme les petites mains pour les grands couturiers, les profanes sont-ils amenés à effectuer, pour les psychanalystes renommés, toute une série de travaux préliminaires. À partir de ce moment, on assiste à une véritable explosion discursive, où se mêlent régulièrement rumeurs, commérages et jeux interprétatifs.

Le premier numéro paraît en octobre 1910 et débute par un texte de Freud, Perspectives d'avenir de la thérapeutique analytique, Die zukünftigen Chancen der psychoanalytischen Therapie[2], qui correspond à la conférence qu'il a donnée en introduction au Congrès de Nuremberg. Freud annonce l'infléchissement de cette deuxième revue vers des objectifs plus cliniques que théoriques et surtout l'élargissement des recherches à la symbolique du rêve. Très rapidement, la question du contrôle de l'interprétation des rêves constitue une des nombreuses pommes de discorde entre une partie des Viennois et les Suisses et Jung n'aura de cesse de fustiger le Zentralblatt pour la qualité supposée médiocre des articles, le caractère intuitif des interprétations et l'amateurisme des auteurs.

L'école suisse à un allié de poids, dans la personne de Deuticke, qui refusera obstinément de publier le Zentralblatt, « en prétextant que le concours de Steckel risquerait d'enlever à cette revue son caractère scientifique ». L'éditeur allemand de Wiesbaden, J. F. Bergmann accepte le contrat éditorial. Steckel en fixe les conditions sans que Freud n'y prête attention. Cette négligence du directeur pèsera très lourd par la suite, lorsque surgiront les conflits et qu'il faudra en discuter les termes.

L'équation, en 1910, devient difficile à résoudre pour Freud, car il est amené à ménager toutes les susceptibilités et à intervenir sur les deux fronts viennois et suisse. Dans ces situations délicates, la clairvoyance de Freud et l'intelligence tactique de ses choix font des étincelles. Très adroitement, il démissionne de la présidence de l'Association Psychanalytique de Vienne, dont il confie les clefs à Adler, « afin qu'il se sente obligé de défendre le bien commun ». Il nomme également Steckel vice-président. Dans ce nouveau bureau, taillé sur mesure pour rééquilibrer les rapports de force, Freud se contentera d'occuper le poste de « président scientifique ».

Un numéro savant d'équilibriste lui permet d'éviter auprès de Jung toute apparence de concurrence ouverte du Zentralblatt viennois avec le Jahrbuch zurichois.

« Les Viennois sont maintenant très assidus au travail [...] Je travaille Deuticke pour qu'il prenne en charge le Zentralblatt, tandis qu'il préfèrerait une extension du Jahrbuch. Il le fera sans doute. Personnellement je préfère cela ; le travail est alors partagé, les têtes occupées et éduquées à la responsabilité».[3]

Ces quelques tentatives d'apaisement seront bien vaines car Steckel, qui n'a pas fini d'en découdre avec le Burghölzli, se montre lui aussi fin stratège. Dès le lancement de la revue, le rédacteur ménage une chronique très riche, absente du Jahrbuch, réservée aux comptes rendus exhaustifs des séances qui se déroulent dans les sections locales. Avec cette nouvelle rubrique, le Zentralblatt inaugure une historiographie officielle du mouvement psychanalytique qui consacre le congrès de Salzbourg comme mythe fondateur et réaffirme la prévalence viennoise sur l'hégémonie zurichoise.

L'initiative de Steckel met le feu aux poudres car Jung, non sans raison, y voit une concurrence parfaitement déloyale à l'encontre, non pas du Jahrbuch mais du Correspondenzblatt, organe officiel de L'IPV.

Dans les faits, les six premiers numéros du Correspondenzblatt publient des comptes rendus qui apparaissent conjointement dans le Zentralblatt. Pendant un an, du mois d'août 1910 au mois d'août 1911, la correspondance entre Freud et Jung contient les traces d'une polémique qui enfle autour du traitement des deux organes et du contrôle de l'historiographie officielle. Jung ne cache pas sa méfiance par rapport aux intentions du Zentralblatt mais les rappels à l'ordre de Freud sont indiscutables.

« Je mets de très grands espoirs dans le nouvel organe et j'aimerais aussi que vous ne montriez pas d'hostilité à son égard, mais que vous-même et les vôtres vous vous engagiez en sa faveur [...] En ce qui concerne le rapport du congrès, il me semble normal que les deux journaux le relatent, le Zentralblatt sous une forme plus condensée ; il a, n'est-ce pas, surtout pour tâche d'informer les lecteurs de ce qui se passe dans la psychanalyse, fonction que le Jahrbuch a expressément refusée».[4]

Avec vigueur et fermeté, Jung replace la fonction du journal officiel au cœur du débat qui l'oppose à Freud.

« Un second point essentiel a été la critique du journal de l'Association. Je me suis consulté moi-même et j'ai décidé de liquider cet avorton. On n'aurait jamais fabriqué une telle chose si on avait su que les Viennois faisaient déjà paraître un journal, et publiaient en outre separatim leurs rapports de séances. Avec des moyens limités, le journal de l'Association ne peut avoir qu'une allure simplette et il est passablement sans objet, puisque ce qu'il contient peut aussi bien paraître dans le Zentralblatt».[5]

Freud se garde de discuter la pertinence des arguments avancés par Jung et allègue la stricte observance des règles statutaires de L'IPV afin de contrecarrer un tel projet.

« Si je puis conseiller sur ce point, je crie : halte-là ! Le Korrespondenzblatt figure dans nos statuts comme point IX, et si le président commence par enfreindre un point, il ne manquera pas de successeurs qui en feront de même avec les autres points. S'il doit être supprimé, cela ne peut être que par une décision du congrès. Respect de la loi ».[6]

32 Psychoanalitic Congress weimar 1911Le troisième congrès, organisé à Weimar, le 21 et 22 septembre 1911 par Abraham renouvelle le mandat de Jung à la tête de L'IPV mais une surprise de taille attend le président reconduit dans ses fonctions. Loin de « liquider l'avorton » comme le souhaite Jung, le congrès décide purement et simplement l'annexion du Correspondenzblatt par le Zentralblatt, lequel, moyennant une petite augmentation de la cotisation, devient, de fait, la revue officielle de l'IPV. Le Correspondenzblatt, sans perdre son nom, constitue une partie du Zentralblatt et le rédacteur en est toujours Riklin. Fortement ébranlé par une telle initiative, Jung cherchera en permanence à effacer les traces de cette annexion, y compris par les moyens typographiques. Ainsi, mettra-t-il un point d'honneur à toujours composer le Correspondenzblatt en caractères typographiques plus petits que le reste de la revue.

Le milieu viennois, de son côté, n'est pas épargné par les turbulences malgré la promotion de sa propre revue. Six mois auparavant, en février 1911, Steckel et Adler ont démissionné de leurs fonctions de président et de vice-président de l'Association Psychanalytique de Vienne tout en restant membres. Freud retrouve son fauteuil.

Trois mois avant le congrès de Weimar, pour des raisons doctrinales, Adler a quitté le Zentralblatt et l'IPV avec neuf autres membres, puis l'Association Psychanalytique de Vienne.

Le conflit qui oppose Freud à Steckel et surtout Adler a un effet immédiat sur la vie des revues. Dès qu'Adler quitte ses responsabilités au Zentralblatt, Freud entame les grandes manœuvres pour tenter de propulser, à la place de rédacteur, un des plus brillants esprits de la première génération des psychanalystes de l'empire austro-hongrois : Victor Tausk.

Après la démission d'Adler, les relations entre Freud et Steckel, désormais unique rédacteur, semblent s'apaiser, mais à partir du moment où le Zentralblatt devient l'organe officiel de l'IPV, le potentiel conflictuel entre les deux hommes est énorme.

Force est de constater que la création des différentes revues, Jahrbuch, Zentralblatt et Correspondenzblatt, loin de conduire à l'harmonisation des courants qui s'affrontent ne fait que creuser des écarts. Entre 1909 et 1914 les revues deviennent le lieu privilégié des explications entre Freud et les élèves au même titre que la correspondance. Le premier réseau de périodiques inaugure en effet une série de contestations méthodologiques et théoriques majeures qui portent sur ce grand texte historique que représente la première édition de la Traumdeutung. Les modifications apportées à ce texte fondateur de la psychanalyse, se révèlent décisives pour les éditions ultérieures mais ... dévastatrices pour l'unité du mouvement psychanalytique.

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[1]Annonce rédigée par Adler et Steckel, non datée, Sigmund Freud Collection, Library of Congress, Washington, B7.

[2]Sigmund Freud, Die zukünftigen Chancen der psychoanalytischen Therapie (1910), GW, Bd VIII, pp104-115, « Perspectives d’avenir de la psychothérapie analytique », in De la technique psychanalytique, Paris, P.U.F ,1953.

[3]S. Freud- C.G.Jung, op.cit., lettre de Freud du 22.4.1910.

[4]Ibid, Lettre de Freud du 10.8.1910.

[5]Ibid, Lettre de Jung du 29.10 .1910.

[6]Ibid, Lettre de Freud du 31. 10. 1910.