unebeweb 34 / L'Unebévue Revue N°34

Maillages sémiotiques de la quotidienneté

3 avril 1952, à Orgonon

Traduction Gérard Blikman

in Revue de l'Unebévue N° 34 Maillages sémiotiques de la quotidienneté, p.95

 

 

Enregistré le 3 avril 1952, à Orgonon Rangeley, Maine. Wilhelm Reich

 

Transcription de Mikhail Bakhtunin

 

It is April 3rd, 1952, at Orgonon, Rangeley, Maine. I, Wilhelm Reich, am sitting alone in the large room in the lower house. All people are gone. In the morning and the whole day yesterday, a meeting took place of the members of the board of trustees of the foundation which carries my name. Everybody is gone now and I would like to add a few words to the recording we made yesterday and today of the disaster which struck Orgonon. There's nobody here to listen to what I am saying. The recording apparatus is the only witness.

 

I hope that someone will at some time in the future listen to this recording with great respect, respect for the courage that was necessary to sustain the research work in orgone energy and life energy all through these years. I shall not go into the great strain, into the details, into the worries, the sleepless nights, the tears, the expenditures of money and effort, the patience which I had to have with all my workers and with all my students. I would like only to mention the fact that there is nobody around, there is not a single soul either here at Orgonon or down in New York who would fully and really from the bottom of his existence understand what I'm doing, and be with me in what I'm doing.

 

They are all very good people. They are decent, honest hard working. I trust them. They are very good friends. All of them - or most of them. But, this does not alter the fact that they all, without any exception, are against, I say, are against what I am doing. Every single one of them spites me, interferes with my effort, crosses it out, blunts out, flattens out, this one thing or another thing, whatever it may be, to diminish my effort - no, to diminish the effects of my effort. To block out the sharpness and acuity of my thoughts. To reduce to rubble and nothing - or nothingness what I have elaborated and about now thirty - thirty three or thirty four years of systematic thinking and in about forty years of human suffering, since about 1912, or rather 1910 when my mother died. There is not a single soul around who would fully understand or would not say "no" to it all.

 
This "no" is identical with: I don't want it, I don't like it, I loathe it, why is it here?, why does he have to exist?, why does he - why doesn't he sit down and take it easy?, why did he have to start this ORANUR (nuclear radiation) experiment which gives us so much trouble? They see only the trouble. They don't see or they don't want to realize what it means for medicine, biology and science in general, as well as philosophy, to have this ORANUR going. To them it is mostly a bother, an inducer of sickness, suffering and at times I have the distinct feeling that they believe or they do not quite dare to admit their own thoughts, that I may have gone hayward.

 

 

This reaction of my closest friends and coworkers to the situation here is exactly the same that has harassed the human race for as much as we can say, 8.000 or 10.000 years, since patriarchy has ruled its destinies and since natural love was extinguished in the newborn infants. I shall not go into that. It is all written up in my publications. Whoever knows these publications also knows what that means. The discovery of the life energy would have been accomplished long ago, had this "I don't want it, I fear it, I loathe it, I'll kill it, I'll flatten it out, I won't let it exis- live, or exist". If that had not been in their structures, not in their desires, not in their positive conscious wishes. They're all descent and good people. No it is in the structure. It is somehow in their tissues, in their blood. They cannot tolerate anything that has to do with orgone energy, or life energy, or what they call God, or what is their deepest longing for love fulfillment. They cannot tolerate it and they fear it. They fear it by way of structure. Their tissues, their blood cannot stretch out, cannot take it, evades it - avoids it and loathes it.

 

I do not say all this to depreciate their efforts, their honour, their loves, their lives. I say it because it is true, because it turns up in every single move, in every single word, in every single opinion, in every single paper, in every single thing they did to a- to whatever ever had to do with discovery - the discovery of genitality, life, love, such people as Laurence/Lawrence, or such philosophies as Giordano Bruno's or such great lives as Jesus Christ, ensoforth, ensoforth. It is a sad, lonely chapter of the human race.

 

I don't feel that I am obligated to solve this riddle, to do anything about it. I happened to discover the life energy. I happened to induce the ORANUR experiment. I know what it means for the future development of medicine and biology, philosophy and natural science and in this awareness I am completely alone.

 

There is no soul far and wide to talk to, to give one's feelings - to let one's feelings go freely, to speak like - as friends speak to each other.
This is all.

 

Enregistré le 3 avril 1952, à Orgonon Rangeley, Maine.
https://www.youtube.com/watch?v=4t5h-93bxOY

Traduction Gérard Blikman

 

Nous sommes le 3 avril 1952, à Orgonon, Rangeley, Maine. Moi, Wilhelm Reich, suis assis, seul dans une vaste pièce en bas de la maison. Plus personne, ils sont partis. Pendant toute la journée d'hier, les membres du conseil d'administration de la fondation qui porte mon nom se sont réunis. Tout le monde est parti maintenant et j'aimerais ajouter quelques mots à l'enregistrement que nous avons fait hier et aujourd'hui à propos du désastre qui a frappé Orgonon. Il n'y a personne ici pour entendre ce que j'ai à dire. Le magnétophone en est le seul témoin.

J'espère que quelqu'un, un jour, dans le futur, écoutera cet enregistrement avec un grand respect, le respect pour le courage qui a été nécessaire pour maintenir assidument le travail de recherche sur l'énergie vitale et l'orgone tout au long de ces années. Je ne parlerai pas de la grande tension que cela a demandé, des détails, des soucis, des nuits sans sommeil, des larmes, des dépenses d'argent, des efforts, de la patience qu'il m'a fallu avec tous mes collaborateurs et tous mes étudiants. Je voudrais juste faire remarquer le fait qu'il n'y a personne ici, pas âme qui vive, ici à Orgonon, pas plus qu'à New York, qui comprenne réellement et pleinement, du plus profond de son être, ce que je fais et qui m'accompagne vraiment dans ce que je fais.


Ce sont tous de très bonnes personnes. Ce sont de braves gens. Honnêtes, et qui travaillent dur. J'ai confiance en eux. Ce sont de bons amis. Tous — ou la plupart. Mais cela n'empêche en aucune manière le fait que tous, sans exception, sont contre, je le dis et je le maintiens, sont contre ce que je fais. Chacun d'entre eux n'a qu'animosité à mon égard, contrecarre mon effort, émousse, aplatit chaque chose, quelle qu'elle soit, pour minimiser mon effort, ou plutôt pour réduire les effets de mon effort. Afin de bloquer l'acuité et le tranchant de ma pensée. Pour réduire à rien, à néant, tout ce que j'ai élaboré depuis bientôt maintenant trente, trente-trois ou trente-quatre ans d'effort systématique pour penser, sans compter quarante ans de souffrance, depuis les années 1912 ou plutôt 1910, depuis la mort de ma mère. Aucune âme alentours pour vraiment comprendre ou qui ne dise pas fondamentalement «non» à tout ce que je fais.


Ce «non» signifie : je n'en veux pas, je n'apprécie pas, je le déteste, qu'est-ce que ça fait là ? Pourquoi ça doit exister ? Pourquoi donc ne se pose-t-il pas tranquillement ? Pourquoi a-t-il commencé à travaille sur Oranur [les radiations nucléaires], travail qui nous fait tant de torts. Ils ne voient que les ennuis. Ils ne voient pas, ou plutôt, ils ne veulent pas réaliser ce que ce travail entrepris sur Oranur signifie pour la médecine, la biologie et les sciences en général, et aussi bien pour la philosophie. Pour eux, ce ne sont que tracas, source de maladie et de souffrance, et parfois, j'ai la nette impression qu'ils pensent, ou plutôt qu'ils n'osent pas admettre leurs propres pensées, qu'ils n'osent pas admettre que leur désir profond est que je disparaisse du paysage.


Les réactions de mes plus proches amis et collaborateurs à la situation ici est identique à ce qui a harcelé l'humanité depuis 8 à 10000 ans, depuis que ses destinées sont réglées par le patriarcat et que l'amour naturel a été éteint chez les enfants dès la naissance. Je ne poursuivrai pas cette réflexion. C'est entièrement développé dans mes publications. Tous ceux qui les connaissent savent de quoi il s'agit. La découverte de l'énergie vitale aurait pu avoir lieu depuis longtemps s'il n'y avait ces « je n'en veux pas, j'en ai peur, je déteste ça, je vais l'écraser, je vais la supprimer, je ne la laisserai pas exister, vivre et exister ». Cela n'est pas dans leurs structures, pas dans leurs désirs, pas dans leurs voeux conscients positifs. Ce sont tous des gens bons et honnêtes. Ce n'est pas dans leur structure. C'est en quelque, sorte dans leurs « tissus », dans leur sang. Ils ne peuvent tolérer quoi que ce soit qui ait à voir avec l'énergie de l'orgone, l'énergie vitale, ou avec ce qu'ils nomment Dieu, ou avec leurs plus profondes aspirations à l'accomplissement de l'amour. Ils ne peuvent la tolérer et ils en ont peur. Ils en ont peur structurellement. Leur sang, leurs tissus, ne peuvent s'en servir, ne peuvent pas la prendre, l'éludent, l'évitent, et la détestent.


Je ne dis pas cela pour dévaloriser leurs efforts, leur honneur, leurs amours, leurs vies. Je dis cela parce que c'est la vérité, parce que cela se voit dans chacun de leurs mouvements, chaque mot, chaque opinion, chaque texte, chaque chose qu'ils ont faits en rapport avec — tout ce qui a de près ou de loin eu à voir avec — la découverte de la génitalité, de la vie, de l'amour, avec des gens comme Lawrence ou des philosophies comme celle de Giordano Bruno ou des vies sublimes comme celle de Jésus-Christ, et encore d'autres, encore d'autres. C'est un triste chapitre, un chapitre isolé, de la race humaine.


Je ne me sens pas dans l'obligation de résoudre cette énigme, ni de faire quoi que ce soit à son propos. Il se trouve que j'ai découvert l'énergie vitale. Il se trouve que j'ai impulsé l'expérimentation d'Oranur. Je sais ce que cela représente pour les développements futurs de la médecine et de la biologie, de la philosophie et des sciences naturelles et dans cette prise de conscience, je suis complètement seul.


Pas âme qui vive avec qui parler, pour me donner son avis — pour laisser vagabonder ses pensées — comme des amis qui parlent l'un avec l'autre.
C'est tout.


Enregistré le 3 avril 1952, à Orgonon Rangeley, Maine.
https://www.youtube.com/watch?v=4t5h-93bxOY