34iL'Unebévue N°34 : Maillages sémiotiques de la quotidienneté

ISBN : 978-2-914596-52-7, ISSN : 1168-148X , 221 pages, 22€.

Comité nomade : Marie Jardin, Julio Barrera-Oro, Claude Mercier.

unebeweb 34 : des textes, des documents, des vidéos...

♦Supplément gratuit pour les abonnés : Cahiers de l'Unebévue - collection La menthe à l'eau

Choerrances/cohérences et chaosmose (disponibilité prochaine)


Sommaire

Á titre de séjour, L'Escale, une pratique d'hospitalité au cinéma. Marie Jardin

Des migrants, une menace pour la sécurité identificatoire, la police et la stabilité des frontières du sens, des territoires, des corps et des relations réglées. Dans cette mise hors-jeu d’un quotidien normé, dans ce temps suspendu et soumis à l’arbitraire, Kaveh Bakthiari tourne clandestinement un film L’escale, qui réalise une forme de maillage sémiotique « d’un quotidien accidenté », « d’une réalité souterraine ». Tout cela trace en creux ce qu’il en est des conditions de vie instituées, pensées habituellement comme « naturelles » et « individuelles ». Quand chaque geste anodin et quotidien peut remettre la vie en jeu, chaque mot pour dénommer choses et gens, la forme, le style narratif pour recevoir leur témoignage, pour en créer un qui ait une efficace, vont être très importants, et le film va mettre sans relâche cette question au travail : « J’étais parti avec des clichés, l’illégalité... les clandestins... même inconsciemment, on se dit ce sont des voyous... une peur s’installe... ».

 

Entrer dans le cercle magique de Déméter et Corée. Anne-Marie Vanhove

Que de variations, de spirales, de volutions, autour de Déméter et Coré-Perséphone. Claude Calame a contribué à l’histoire des femmes, puis du genre, puis de la sexualité. Dans les années 1990, alors qu’il enseignait à Yale et Princeton, il fut frappé par la violence du débat féministe à l’intérieur de l’université, et s’est rendu compte à quel point cette vision militante a projeté sur des textes poétiques antiques, notre propre conception de l’équilibre social entre les sexes. La version que donne Starhawk de Déméter et Coré dans Rêver l’obscur, femmes, magie et politique participe du lien qu’elle fait entre magie et politique, invoquant la Déesse comme affirmation de l’immanence.

 

Reich l'impossible. Gérard Blikman

Lore Reich : « Les psychanalystes ont rendu mon père fou ». Reich a-t-il jamais eu un « territoire » ? Le diagramme reichien est riche d’enseignement, il permet de lire que la question de la libido, pour rester liée à la dialectique du désir, impose de ne pas désolidariser les trois points de fuite, le sexuel, le politique, le psychanalytique. Et Reich l’a tenue à corps perdu, cette question de la libido. L’impossible formule, l’impossible organe indiscernable, fouillant les bas-fonds, les corps, les amibes et autres micro-organismes... Quelle insistance de la FDA pour prouver que l’orgone n’existe pas, jusqu’à en brûler tout historique, toute trace, tout écrit, dont ladite paranoïa de Reich ne serait que le faible écho ! Quelle détermination des politiques et des psychanalystes à brûler la sorcière Reich ! Y aurait-il donc une formule possible d’un organe, d’une libido qui n’existe pas? Sur les traces de cette question sexo-politico-psychanalytique, on peut croiser Lyotard, et son économie libidinale, ou Deleuze et Guattari et leur corps sans organes, ou encore Lacan et sa lamelle.

 

3 avril 1952, à Organon. W Reich. Traduction Gérard Blikman

Moi, Wilhelm Reich, suis assis, seul dans une vaste pièce en bas de la maison. J’espère que quelqu’un, un jour, dans le futur, écoutera cet enregistrement avec un grand respect, le respect pour le courage qui a été nécessaire pour maintenir assidument le travail de recherche sur l’énergie vitale et l’orgone tout au long de ces années.

 

Dada dada dada la vie devenir idiot. Julio Barrera-Oro

Les dadaïstes vivaient dans une société bloquée. Sans argent. En exil à Zurich ou à Berlin, dans la misère. Les gens n’avaient pas de pain, les rues étaient pleines d’estropiés. On se prostituait pour manger un peu. On se suicidait. On se tuait dans des soirées sadomasochistes. Le désespoir était total. Et en même temps, ces gens ont eu la force de produire un art exceptionnel. On croit connaître le mouvement Dada, mais Marc Dachy soutient qu’on n’a pas encore commencé à l’étudier. Pourquoi ? Deleuze, entre autres, en donne une explication : « Le dadaïsme, c’est un réseau transversal et qui affecte tous les pays, tous les pays, de l’Europe, euh... de l’Europe de l’Est à l’Amérique, euh... le dadaïsme traversera le monde entier. Précisément parce qu’il n’est pas centralisé. Et qu’est-ce que fait André Breton ? Qu’est-ce qu’il fait, André Breton ? Il remet de l’ordre. Il remet de l’ordre et il fait un truc national, un truc bien français. Le surréalisme sent le français. Et il établit ses tribunaux, et il lance ses excommunications, et il mettra tout le monde au travail forcé, à savoir les pages d’écriture automatique et les petits jeux débiles, euh... et tout ça. Bon. Il remet de l’ordre. Et il en fait un centralisme français. Bon : Dada ne s’en remettra pas, je veux dire, là, s’il y a une politique dans l’art ou dans la littérature, vous pouvez prendre cet exemple parce que ça a été vraiment une lutte politique. Ça a été une lutte politique, à savoir : Dada s’est fait absolument manger, dévorer, Dada n’était plus possible à cause de la remise en ordre opérée par le surréalisme ».

 

Lawrence apocalypse today. Colette Assouly-Piquet

Apocalypse est un texte écrit par Lawrence en 1929, juste après L’homme qui était mort, et juste avant sa propre mort phtisique, dans un flot de sang. Qu’il ait nommé son dernier livre Apocalypse signifie certainement qu’il a lui-même des révélations à nous faire sur le sens de cet Apocalypse qu’il considérait « comme le plus épouvantable des livres de la Bible ». C’est qu’il le lisait depuis son enfance, dans ce milieu pauvre des mineurs de Eastwood, dans le Nottinghamshire. L’Apocalypse est pourtant un livre difficile. Lawrence remarque que ce livre utilise un langage symbolique, incompréhensible pour le lecteur actuel qui n’en possède pas les codes. En effet, ce langage symbolique est dérivé des cosmogonies préchrétiennes, dénommées tardivement païennes, et Lawrence précise que les rédacteurs de L’Apocalypse ont utilisé cet ancien langage dans le but de détruire ce fond païen, en construisant sur lui un nouveau système qui l’étouffe. En fait, les premiers mystiques chrétiens n'étaient pas capables de fabriquer un nouveau langage symbolique et s'étaient servi de l’ancien langage en le détournant largement de son sens. Ils ont contribué ainsi à nous faire oublier le sens premier des métaphores dont regorge L’Apocalypse, si bien que sa lecture nous est devenue très difficile et que sa puissance cosmique nous échappe totalement.

 

Une volonté de savoir... pour savoir ? Jean Allouch

 La Volonté de savoir n’est pas tant une étude savante qu’une vision. Foucault visionnaire. La psychanalyse introduit ce soupçon à l’endroit de ce qui serait une promotion de la volonté de savoir. Toutes écoles confondues, elle a su noter que, sans les dérangeantes perturbations du symptôme, nulle volonté de savoir concernant le sexe ne montre jamais le bout de son nez. D’ailleurs, n’est-ce pas aussi de là que sont nés le projet foucaldien d’une histoire de la sexualité et, plus avant, l’ensemble des travaux qui ont constitué le champ gay et lesbien ? Aurait-on jamais autant questionné le sexe si l’on avait eu avec lui un rapport apaisé ? Qu’aurait pu dire Foucault de la remarque lacanienne selon laquelle est parfois attribué à l’analyste un pouvoir que, précisément, il s’abstient d’exercer, car il n’est pas le sujet supposé savoir ? L’érotique est-elle envisageable en écartant ce qu’elle suscite de volonté de n’en vouloir rien savoir? De plus, que serait le savoir s’il est exclu qu’en toute conscience l’on sache ce que l’on dit ? Et c’est donc de là qu’est posée la question : qu’en est-il, chez Foucault, tout à la fois du savoir et de son rapport au savoir ? Qu’en est-il, chez lui, du nœud du savoir et de la volonté ? En quoi donc consiste ce qu’il appelle « volonté de savoir » ? Est-elle ordonnatrice du dispositif de sexualité ainsi que le suggère son titre ?

 

Éros-Rosée. L'aventure (a)temporelle du noeud borroméen. Claude Mercier

 Cette étude qui prend pour référence «Étant donnés : 1° La chute d’eau 2° le gaz d’éclairage », réalisée par Ulf Linde, assisté par Bo Larsson, Rolf Rosenberg et P.O. Ultvedt, exposé en 2014 au centre Pompidou à Paris, développe une question en jeu dans ce dialogue entre Olivier Zahm et Félix Guattari :
Olivier Zahm : – Pour finir, une question sur le temps. Dans votre réflexion avec Deleuze, il y a tout un passage sur l’idée d’événement. Pensez-vous que ce soit du côté de l’art que l’on peut chercher un autre rapport au temps ? Je cerne mieux votre rapport à l’être (mutation ontologique), mais moins votre conception du temps dans l’hypothèse d’une évolution post-médiatique ?
Félix Guattari : – On peut prendre cette question avec Marcel Duchamp, qui a marqué l’émergence d’un devenir qui échappe complètement au temps. L’événement vient comme rupture par rapport aux coordonnées de temps et d’espace. Et Marcel Duchamp a poussé le point d’accommodation pour montrer qu’il y a toujours, en retrait des rapports de discursivité temporelle, un index possible sur le point de cristallisation de l’événement hors temps, qui traverse le temps, transversal à toutes les mesures du temps.
Reprenant et transformant le mot d’art acontemporain d’Olivier Zahm, Guattari parlera d’art atemporain « où le curseur temps est ramené au point de foyer autopoïétique ».