Conférences de L'Unebévue 2019

conf1 2019iDialoguer avec Lacan

Dialogue en public

Claude Mercier

Samedi 19 janvier 2019 de 14H à 16H30

au rez-de-chausée du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris

 


Le solide appui du signe :

Je partageais avec José Attal une obsession, les paroles de Lacan dans Radiophonie : « Le signe est mon affaire […] D’abord que sous prétexte que j’ai défini le signifiant comme ne l’a osé personne, on ne s’imagine pas que le signe ne soit pas mon affaire. Bien au contraire, c’est la première, ce sera aussi la dernière. Mais il fallait ce détour. Ce que j’ai dénoncé d’une sémiotique implicite dont seul le désarroi aurait permis la linguistique n’empêche pas qu’il faille la refaire, cette sémiotique, et de ce même nom, puisqu’en fait, c’est de celle à faire qu’à l’ancienne [Stoïciens] nous le reportons.
Si le signifiant représente un sujet, dit Lacan – pas un signifié – et pour un autre signifiant – insistons ; pas pour un autre sujet – alors comment peut-il tomber au signe qui, de mémoire de logicien, représente quelque chose pour quelqu’un. […]
La chute du signifiant au signe, je l’animerai du : pas de fumée sans feu. Psychanalyste, c’est du signe que je suis averti ».
Passage que Lacan avait repris le le 2 novembre 1973 au Congrès de La Grande Motte, en ces termes :
« Ce que je voudrais, c’est que les psychanalystes sachent que tout doit les ramener d’abord au solide de l’appui qu’ils ont dans le signe, et qu’il ne faut pas qu’ils oublient que le symptôme, c’est un nœud de signes ».

Dialoguer avec Lacan

Si l’on suit un auteur, un penseur, il faut une disposition affective à son égard, et si on le suit, on le suit jusqu’au bout pour comprendre l’ensemble de l’œuvre et les moments de crise qui l’ont traversé, comme par exemple Nietzsche ou Artaud ; et quand on veut dialoguer avec un auteur, il faut s’installer dans un domaine commun avec celui avec qui l’on parle. Mais il faut maintenir les pôles de tension. Être dans le même champ est une condition nécessaire mais non suffisante. Puis-je considérer que j’ai avec Lacan un domaine commun ? Ce domaine com- mun pourrait bien être le signe et le sens/matière d’une linguisterie ou polylinguisterie, bref d’une sémiotique permettant une sortie d’un christianisme linguistique – Fiat trou.

Ma boîte à outils

- le nœud borroméen comme diagramme – laïcisation de l’invisible–, le diagrammatisme orga- nisant un nouveau type de réalité ;
- le trou sans bord – qui devrait nous permettre de traiter du politique chez Lacan – comme ligne de fuite, la ligne de fuite comme détermination concrète du trou sans bord ;
- l’exprimable, le lecton stoïcien, le signifié de puissance, matière-sens comme matière sémio- tiquement formée (corrélat idéel) mais non linguistiquement formée ;
- l’unebévue, comme cassage de la ritournelle ;
- Le théorème de Lacan : le point à l’infini est tel que les droites ne font pas chaîne mais nœud.
- la linguisterie comme nouvelle stylistique – le discours indirect libre.

Ligne de fuite et trou sans bord

Aux domaines communs du nœud borroméen et du diagramme j’ai ajouté le domaine commun de la problématique de la ligne de fuite et du trou sans bord, et pour aborder ce nouveau domaine commun entre Guattari, Lacan et Deleuze, j’y ai adjoint un intercesseur commun aux trois : Girard Desargues.

Quelques-unes de mes balises :

Ce n’est pas seulement littéralement qu’on parle, on perçoit littéralement, on vit littéralement, c'est- à-dire suivant des lignes, connectables ou non, même quand elles sont très hétérogènes.
Deleuze et Guattari, Mille Plateaux

Ce qui est essentiel, c’est les intercesseurs. La création, c’est les intercesseurs. Sans eux, il n’y a pas d’œuvre. Ça peut être des gens – pour un philosophe, des artistes ou des savants, pour un savant, des philosophes ou des artistes – mais aussi des choses, des plantes, des animaux même, comme dans Castaneda. Fictifs ou réels, animés ou inanimés, il faut fabri- quer ses intercesseurs. C’est une série. Si on ne forme pas une série, même complètement imaginaire, on est perdu. J’ai besoin de mes intercesseurs pour m’exprimer, et eux ne s’ex- primeraient jamais sans moi : on travaille toujours à plusieurs, même quand ça ne se voit pas. À plus forte raison quand c’est visible : Félix Guattari et moi, nous sommes intercesseurs l’un de l’autre.
Gilles Deleuze, Pourparlers.

Avec son inconscient-machine, il [Félix Guattari] parlait encore en termes de structure, de signifiant, de phallus, etc. C’est forcé, puisqu’il devait tant de choses à Lacan (moi aussi). Mais je me disais que ça irait encore mieux si l’on trouvait les concepts adéquats, au lieu de se servir des notions qui ne sont même pas celles de Lacan créateur, mais celles d’une ortho- doxie qui s’est faite autour de lui. C’est Lacan qui dit : on ne m’aide pas. On allait l’aider schi- zophréniquement. Et nous devons d’autant plus à Lacan, certainement, que nous avons renoncé à des notions comme celles de structure, de symbolique ou de signifiant, qui sont tout à fait mauvaises, et que Lacan, lui, a toujours su retourner pour en montrer l’envers
G. Deleuze, Entretien sur l’Anti-Œdipe (avec Félix Guattari), Pourparlers

Mais c’est comme l’histoire des résistants qui, voulant détruire un pylône, équilibrèrent si bien les charges de plastic que le pylône sauta et retomba dans son trou.
Deleuze et Guattari, L’Anti-Œdipe

L’objet a s’arrange beaucoup mieux de faire l’amour à l’image spéculaire qu’il troue, que d’ani- mer le tourbillon qu’il suscite comme plus-de-jouir
Lacan, D’une réforme dans son trou.


Qu’est-ce qu’un trou si rien ne le cerne ?

Lacan, séminaire R.S.I., séance du 18 février 1975

Qu’importe le contenu pourvu qu’on ait du contour. A moins que l’univers ne vienne à être brusquement submergé par une nuit d’encre infinie. Police-secours : cogito ergo sum. La sirène lumineuse me sauve au gré de quelque imparfait contour laissant espérer une réponse à mon appel… Dieu a-t-il du contour ? S’il est lumière, cela ne saurait faire de doute : nos silhouettes interlopes recevant leurs nuances de sa perfection. Mais s’il fait nuit noire ?
Félix Guattari, « D’un signe à l’autre », Psychanalyse et transversalité

 

Quelques amis

J. Lacan, D’une réforme dans son trou, 1969, site de l’elp.
J. Lacan, intervention au Congrès de la Grande Motte, novembre 1973, Lettres de l’Ecole freudienne,
Bibliothèque, site de l’elp.

José Attal, La passe à plus d’un titre, 2012, L’unebévue-éditeur.

Félix Guattari, L’inconscient machinique, essais de schizo-analyse, Encres, Recherches, 1979. Félix Guattari, La Révolution Moléculaire, Éditions Recherches, 1977 (10-18, 1980).
Félix Guattari, Interview parue dans le journal Globe numéro spécial 54 du 1/02/1991, republié dans
Qu’est-ce que L’écosophie ? Textes présentés par Stéphane Nadaud, édition Lignes/Imec, 2013. Félix Guattari et Stéphane Nadaud, Écrits pour l’Anti-Œdipe.Deleuze et Guattari, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980.
Félix Guattari, Lignes de fuite, pour un autre monde de possibles, préface de Liane Mozère, édition de l’Aube, 2011.
François Zourabichvili, La littéralité et autres essais sur l’art, Lignes d’art, PUF, novembre 2011
Entretien de Roman Jakobson avec Jean Pierre Faye, Jean Paris, Jacques Roubaud, « Hypothèses », revue Change, Paris, Seghers/Laffont, 1972.
Gilles Châtelet, L’enchantement du virtuel, mathématique, physique, philosophie, Paris, Edition rue d’Ulm, novembre 2010,
Gilles Châtelet, Les enjeux du mobile, Mathématiques, physique, philosophie, Paris, Seuil
David Sylvester, Entretiens avec Francis Bacon, 1962-1986, Lausanne, skira, 1996, pp.61-62. Réed. Paris, Flammarion, 2013.
G. Deleuze, Francis Bacon, Logique de la sensation, aux éditions de la Différence, 1981
Richard Pinhas, Les larmes de Nietzsche, Deleuze et la musique, Paris, édition Flammarion, 2001.
G. Simondon, L’individu à la lumière des notions de forme et d’information, Collection Krisis, ed Million. Quelques références qui m’ont permis d’entrer dans l’œuvre de Girard Desargues. René Taton,
L’œuvre mathématique de G. Desargues (Vrin, 1951) et La Géométrie projective en France de Desargues à Poncelet (PUF, 1951) ; Judith V. Field, The Geometrical Work of Girard Desargues (New York-Berlin, Springer, 1987) et The Invention of infinity. and Art in the Renaissance (Oxford, 1997) ; Desargues en son temps, actes du colloque sous la direction de J. Dhombres et J. Sakarovitch, Edition Albert Blanchard, 1994. Voir aussi les livres de Jurgis Baltrusaïtis, Anamorphoses ou perspectives curieuses (1955), Les perspectives dépravées (1957), Lacan fera à de multiples occasions référence à Baltrusaïtis.
Mikhaïl Bakhtine, (pour le russe, l’allemand et le français), Le marxisme et la philosophie du langage, Les éditions de minuit, 1977 pour l’édition française (1972 pour l’édition anglaise). Pier Paolo Pasolini, (1972 pour l’édition italienne), L’expérience hérétique, Payot, 1976.