Conférence de L'unebévue 2017

Le cabinet du professeur Freud

D'une poétique à une politique du divan

Sylviane Lecoeuvre

Samedi 13 mai de 14 à 16h30, à L'Entrepôt 7 & 9 rue Francis de Pressensé Paris 75014


Argument

le divan i Au cours du XXe siècle, le divan n’est pas seulement devenu l’emblème de la psychanalyse, il en légitime la pratique, dans l’orthodoxie freudienne tout du moins. Pourquoi la psychanalyse est-elle si fortement identifiée à un objet aussi banal, un simple accessoire du salon bourgeois? Peu de chercheurs se sont aventurés dans l’entreprise, peu évidente, de remettre cet objet, dans sa matérialité, au centre de leurs réflexions et d’en rechercher la genèse, avant la naissance de la psychanalyse.

La remarquable continuité entre l’aménagement intérieur d’un cabinet du médecin au tournant du XXe siècle et le cabinet actuel du psychanalyste ne peut pas être expliquée par un retour nostalgique ou fétichiste à Freud. Les questions demeurent : cette pièce du salon bourgeois, qui a connu des appellations diverses – lit de repos, canapé, daybed, sans compter toutes les variantes orientales, ottoman, sofa, diwan – pourquoi ce meuble ferait-il ses preuves comme « levier » thérapeutique ? Corollairement, pourquoi reconnaître à la position couchée, dite passive, le pouvoir de produire activement du savoir ?

Lacan a pu déclarer, lors de l’Ouverture de la Section clinique, en 1977 : « Alors, il faut cliniquer. C’est-à-dire, se coucher. La clinique est toujours liée au lit – on va voir quelqu’un couché. Et on n’a rien trouvé de mieux que de faire se coucher ceux qui s’offrent à la psychanalyse, dans l’espoir d’en tirer un bienfait, lequel n’est pas couru d’avance, il faut le dire. Il est certain que l’homme ne pense pas de la même façon couché ou debout, ne serait-ce que du fait que c’est en position couchée qu’il fait bien des choses, l’amour en particulier, et l’amour l’entraîne à toutes sortes de déclarations. Dans la position couchée, l’homme a l’illusion de dire quelque chose qui soit du dire, c’est-à-dire qui importe dans le réel ».

Nombreux sont les peintres qui ont célébré les divans, on pense à La Maja desnuda de Goya, ou l’Olympia de Manet, ou La femme nue renversée de Picasso (que Lacan possédait), mais le basculement du corps dans « l’horizontalité » oblige aussi à considérer ce qu’il en est des systèmes univoques de quadrillage et de géométrisation autoritaire du corps.

Pour avoir une chance de saisir cette complexité, il faut provoquer les rencontres les plus improbables, les plus anachroniques et renoncer à mettre les choses à leur place. Faire se rencontrer Walter Benjamin le flâneur, le surréaliste Max Ernst et sa folle technique du frottage, les rigoristes frères Grimm, droits dans leurs convictions, les hystériques de La Salpêtrière, Gavarny et son « Sofamensch » qui se vautre dans la luxure, l’héroïne romanesque de Theodor Fontane et de Fassbinder, Effi Briest, ou encore Hilda Doolittle qui se prend les pieds dans le tapis oriental du Professeur Freud et fait valser les Sofastücke de la Berggasse. Les rassembler tous, tout mettre tête-bêche et sens dessus dessous.

Il faut également parcourir les lieux. Le magnifique sanatorium protocubiste de Purkersdorf avec ses lits-cages coercitifs, ses extravagants lits à vibrations et les Sitzmaschinen ergonomiques. Ne pas oublier non plus d’entrer avec Freud dans l’étouffant salon de Frau Emmy von N., où les pieds de chaises et les dossiers des fauteuils deviennent des serpents.

Dans les années 1900, quiconque met en lien le divan et l’émergence de la pensée peut s’attendre à une riposte féroce... Dans les paroles déroulées sur le divan de Freud, Adorno n’y voit rien d’autre que du bavardage, des causeries de salon ou des commérages colportés par des belles-mères aigries et vieillissantes. Or, précisément, ce que fera valoir Lydia Marinelli, dans sa dernière grande exposition viennoise de 2006, c’est que le divan produit bien, par sa présence, une série de rapports paradigmatiques entre l’habitat bourgeois, les secrets de famille et les réalités du monde psychique. Intitulée Die Couch. Vom Denken im Liegen et présentée dans des conditions de grande instabilité institutionnelle, l’exposition n’avait pas seulement une ambition scientifique. Elle tentait de répondre à une question récurrente des visiteurs, étonnés, souvent déçus de ne pas trouver à Vienne l’objet mythique. Parti à Londres avec le départ de Freud devant la menace hitlérienne en 1938, le célèbre divan laissera une ombre sur le parquet du cabinet viennois, rapidement « lessivée » au cours de travaux de rénovation et de « rafraîchissement » des lieux. Une semaine avant l’exposition, Lydia Marinelli déclarait dans le style qui lui est propre : « Les choses qui manquent font parfois réfléchir davantage que celles qui sont présentes ».

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Voir le développement de la conférence dans : Zones Freud : Le cabinet du Professeur Freud

 

 

Quelques livres :

Lydia Marinelli, (hg von Andreas Mayer), Tricks der Evidenz, Verlag Turia+Kant, Wien- Berlin, 2009

Lydia Marinelli (hg), catalogue de l’exposition Die Couch. Vom Denken Im Liegen, Prestel Verlag, München, 2006

Sigmund Freud, Joseph Breuer
- [1895], Etudes sur L’hystérie, Paris, Puf, 1956

Sigmund Freud
- [1912], Conseils aux médecins, in De la technique psychanalytique, Paris, Puf, 1953
- [1913], Le début du traitement, in De la technique psychanalytique, Paris, Puf, 1953
- [1925], Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1949
- [1930], 8ème éd, L’interprétation des rêves, Paris, Puf, 1967

Jacques Lacan, Ouverture de la section clinique, 5 janvier 1977, site elp, Pas-tout Lacan.

Walter Benjamin, “L’intérieur, la trace”, in Paris, capitale du XXème siècle, Les Editions du Cerf, 1987

Roland Barthes, Le Neutre, Cours au Collège de France (1977-1978), Seuil IMEC, 2002

Theodor Fontane
- [1896], Effi Briest, Paris, Gallimard, 1981
- [1892], Madame Jenny Treibel, Paris, Gallimard, 1941
- [1890],Stine, non traduit en français, in Ders., Romane und Erzählungen, Bd.2, hHg von Helmuth Nürnberger, München, Hanser, 1985