Conférences de L'Unebévue 2014

lortie iLe parlem du caporal Lortie

Rose-Marie Mariaca Fellmann

avec Marie-France Basquin

Samedi 1er février 2014

à L'Entrepôt 7 à 9 rue de Pressensé 75014 PARIS 


Argument

Si l'on appelle sémiologie la sémiotique signifiante, la sémiologie n'est qu'un régime de signes parmi d'autres, et pas le plus important. D'où la nécessité de revenir à une pragmatique, où jamais le signifiant n'a d'universalité en lui-même, ni de formalisation suffisante, ni de sémiologie ou de métalangage généraux.

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux :5.587 avanl J.-C .-70 ap.- Sur quelques régimes de signes

 

Le 8 mai 1984 un caporal militaire de 25 ans, Denis Lortie, lourde­ment armé, fait irruption au Parlement, siège de l'Assemblée Nationale du Québec, où i.l tue trois personnes et en blesse treize autres. Il pensait qu'il était dix heures du matin, heure à laquelle, selon ses informations, l'Assemblée serait en pleine session de travail. Il avait l'intenti.on de tuer tous les membres de l'Assemblée, principa­lement René Lévesque, Président du Parti Québécois et Premier Ministre du Québec. les mots de Lortie en entrant dans le Salon Bleu de l'Assemblée Nationale furent : « Je vais débarrasser le Québec de cette gang-là ».

La veille, le lundi 7 mai 1984, le caporal Denis Lortie s'était joint à un groupe de touristes pour effectuer une visite guidée de l'Hôtel du Parlement, afin de se familiariser avec les lieux. Puis, dès neuf heures le matin du 8 mai, i.l avait revêtu sa tenue militai.re et quitté la base militaire des Forces canadiennes de Carp (près d'Ottawa)pour, avait-il dit, régler un problème de divorce. Il s'était présenté dans une station locale de radio de Québec pour y déposer une enveloppe contenant une cassette expliquant l'action qu'il se préparait à effec­tuer.Vers 9 heures 40, il fait irruption au Parlement du Québec, ouvre le feu sur la réceptionniste, rencontre sur son passage un messager qu'il tue d'une autre rafale, aboutit dans un fumoir où il ouvre encore le feu sur des gens venus assister à une commission parlementaire. En cherchant le Salon bleu, il entre dans la cafétéria, mais rebrousse chemin quand il s'aperçoit de son erreur. Enfin arrivé, il tire de toutes parts. Les quelques employés présents dans la salle se jettent par terre. Constatant qu'il est filmé par une caméra télécommandée qui sert habituellement à enregistrer les débats de la Chambre, il tente de démolir cet appareil par de multiples rafales de mitraillette. Puis il s'assied sur le trône du président de l'Assemblée nationale et jette son dentier. Bientôt arrive le sergent d'armes et directeur de la sécurité à l'Assemblée nationale, ancien militaire, qui. lui parle, le calme. En quelques heures, soit vers 14 h 22, Denis Lortie se rend pacifiquement à la police .Le 11 mai 1987, après trois procès, il est reconnu coupable de meurtre au deuxième degré. Il est condamné à dix ans de prison et il est libéré sous condition en décembre 1995.

La veille également des faits survenus au Parlement, Lortie enregis­tra trois cassettes, une à son épouse Lise Levesque, l'autre au Colonel Arsenault des Forces Armées, et les leur envoya. La troisième était destinée à un animateur de radio, André Arthur, à qui il deman­dait explicitement que le contenu de la cassette soit diffusé, ce qui. faisait immédiatement de « son cas » une affaire publique. Et il passa la déposer à la station de radio le matin des meurtres.

J'ai pris contact avec Pierre Mailloux, l'un des experts-psychia­tres qui s'était occupé de Denis Lortie pendant son procès, en me présentant comme une psychanalyste qui était en train d'écrire un livre à propos de Lortie. Il m 'a envoyé une cassette ainsi que la transcription établie par le bureau du Greffe ; les deux autres et leur transcription, je les ai obtenues en les demandant directe­ment ou Bureau du Greffe où je me suis présentée de la même manière. Le bureau du Greffe avait fait établir une transcription officielle de ces cassettes . La transcription avait lissé le texte pour don­ner au mieux un sens écrit au texte oral, mais pour y parvenir, un certain nombre de modificotions avaient été nécessaires . En me laissant guider par la voix de Lortie, j'ai établi une autre trans­cription, restitué ce qui avait été omis, les lapsus, les mots, les répétitions, les exclamations, les intonations, les pauses. De sorte que cette nouvelle transcription est inédite, c'est une édi­tion critique de la transcription faite par le bureau du Greffe à partir de l'écoute de la voix de Lortie, ce qui m 'a amené à pren­ dre en compte quelques signifiants à mon avis en jeu et d'en pro­poser une lecture.

Pourquoi revenir ou « cas » Lortie ? Tout simplement parce que le « cas » a été construit à partir d'une vision juridique et psy­chiatrique, laissant ses mots sons réception, qu'il s'agisse de la presse, de la diffusion sur internet des vidéos enregistrées par les caméras de surveillance, des expertises psychiatriques lors du procès, ou encore du livre de Pierre Legendre. Or, ce sont les mots de Lortie qui m'importent, sa voix, ses préoccupations, ses répé­titions, ses invocations, qu'on entend lorsqu'on écoute ses enre­gistrements . En 1995 a été publié un livre écrit par son ex-femme, Lise Levesque, J'étais la femme du tueur, qui a remis l'affaire ou premier plan. Ce livre vient signaler clairement, à mon sens, qu'il y a quelque chose dans cette histoire qui n'a pas été conclu, et ce, du fait de la lecture qui, jusqu 'à aujourd'hui, a été faite du « cas Lortie », une lecture qui a emprisonné ses paroles dans une dimension sans issue, et qui a construit « sur son dos » une démons­tration qui se voulait psychanalytique de ses troubles. Cela a suffi pour que je reprenne ce que Lortie avait dit, que je l'écoute d'un autre lieu, ce qui - dans le meilleur des cas - permettra peut­ être de mettre ou jour dans l '« affaire » Lortie quelque chose de différent.

Il me fallait tout d'abord rétablir la possibilité que ses mots suivent leur cours, avec leurs glissements, leurs passages d'une langue à l'autre, leurs erreurs, leurs trébuchements . Denis Lortie ne voulait pas être enfermé dans la langue française, il se vou­lait libre dans sa langue qu'il disait « maternelle ». Alors, bien que travaillant à Mexico et ayant rédigé ce travail en espagnol, j'ai souhaité publier Lortie en fronçais, sa langue « maternelle », la langue de ses cassettes adressées au public .

R-M Mariaca Fellmann

 

" Rappelez-vous, l'acte de parole de Bach. c'est quoi ? C'est sa musique, c'est sa musique quiest acte de résistance ;acte de résistance contre quoi? C'est pas un acte de résistance abstrait,c'est acte de lutte active contre la répartition du profane et du sacré. Et cet acte de résistance dans la musique culmine dans un cri " disait Gilles Deleuze en 1987 dans une conférence à la FEMIS.

Voilà finalement comment les mots-cris de Denis Lortie résonnent pour moi : de pures matières sonores qu'il crie. décrie, écrit, tordant la langue pour faire acte de parole et de résistance. Et dans ses flots langagiers j'accorderai une grande attention au ballet des accents aigus. Comme, en effet, lorsque la voix de la soprano ou du haute-contre montent dans les plus hautes octaves et que seule existe et s'entend l'intensité pure.

M-F Basquin

 

« ... Ceux-là qui écoutent présentement la cassette, peut-être que vous allez ... peut-être une personne qui va écouter cette cassette, peut-être deux, peut-être cent, peut-être cinquante, mais je vais vous le dire. Ce que je dis, je le dis, ça n'a pas été pensé d'avance, ça n'a pas été écrit nulle part. Personne n'y a pensé, seulement moi. Essayez pas de faire sortir des millions pour faire passer des psychologues, essayer de voir des spécialistes pour savoir ce qui s'est passé avec moi. Gaspillez pas d'ar­gent pour rien.

Je le fais parce que je détruis un parlem, hé? hein? un parti politique qui fait mal à la langue française. Alors, vous peut-être qui parlez anglais, qui va traduire ça en anglais pour moi, alors je vous le demande : ne virez pas tout à l'envers. Traduisez pas tout à l'envers du français à l'anglais... Je veux détruire quelque chose qui veut détruire la langue. Je le fais parce que je détruis un parti politique qui fait mal à la langue ffrançaise ».

Denis Lortie

 

Quelques livres

Rose-Marie MARIACA FELLMANN, Le parlem du caporal Lortie, Paris, Unebévue-éditeur, février 2014.

ALLOUCH, Jean,Marguerite ou /'Aimée de Lacan,Paris, E.P.E.l.,1990.

DUPRÉ,Francis,La solution du passage à l'acte, Paris, Édition Érès,1984.

GODIN,Pierre, René Lévesque: un engant du siècle, Montréal,Editions Boréal,1994.

FONTAINE,Albert, «l'implantation du signifiant dans le corps »,in L'Unebévue N°4, Une discipline du nom, Paris, E.P.E.l.,1993.

FOURNIER, Dominique, J'étais Ia femme du tueur. Récit de Lise Levesque.Québec,Éditions de Nations, 1996.

LACAN, Jacques, «La troisième ». Lettres de l'École freudienne, N° 16,novembre 1975.

LEGENDRE,Pierre, Le crime du Caporal Lortie. Traité sur le Père, Champs-Flammarion, Paris, 2000, (première édiition, Fayard,1989).

L'UNEBÉVUE, L'élangue, N°2, Paris, E.P.E.L,1993.

MANNONI,Octave,Un commencement qui n'enfinit pas, Paris, Seuil,1980.

MILNER, Jean-Claude, L'amour de Ia langue, Paris,Seuil,1978.

5CHREBER, Daniel Paul,Mémoires d'un névropathe, Paris, Seuil, 1975.

VILTARD, Mayette, « Remarques sur la matérialité du signe »,L'Unebévue N"5, Parler aux murs, Paris, E.P.E.L., 1994.

«Scilicet», L'Unebévue N°2, L'élangue, Paris, E.P.E.L.,1993.

VINDRAS,Anne-Marie,Louis Il de Bavière selon Ernst Wagner paranoiaque dramaturge, Paris, E.P.E.L.,1993.

WOLFSON Louis, Le Schizo et les langues, Paris, Gallimard,1970.